Ce mouvement fut très rapide dans les dix premières années, de 1815 à 1825. Ces braves qui, de la guerre, firent subitement volte-face du côté de l'industrie, montèrent comme à l'assaut, et sans difficulté emportèrent toutes les positions. Leur confiance était si grande qu'ils en donnèrent même aux capitalistes. Des hommes d'un tel élan entraînaient les plus froids; on croyait sans difficulté qu'ils allaient recommencer dans l'industrie toute la série de nos victoires, et nous donner sur ce terrain la revanche des derniers revers.
On ne peut contester à ces ouvriers parvenus qui fondèrent nos manufactures, d'éminentes qualités, l'élan, l'audace, l'initiative, souvent un coup d'œil sûr. Beaucoup ont fait fortune; puissent leurs fils ne se pas ruiner!
Avec ces qualités, nos fabricants de 1815 ne prouvèrent que trop la démoralisation de cette triste époque. La mort politique n'est pas loin de la mort morale, on put le voir alors. De la vie militaire, ils gardèrent généralement, non le sentiment de l'honneur, mais bien la violence, ne se soucièrent ni des hommes, ni des choses, ni de l'avenir, et traitèrent impitoyablement deux sortes de personnes, l'ouvrier, le consommateur.
Toutefois l'ouvrier étant rare encore à cette époque, même dans les manufactures à machines, qui demandent si peu d'apprentissage, ils furent obligés de lui donner de gros salaires. Ils pressèrent ainsi des hommes dans les villes et dans les campagnes; ces conscrits du travail, ils les mettaient au pas de la machine, ils exigeaient qu'ils fussent, comme elle, infatigables. Ils semblaient appliquer à l'industrie le grand principe impérial, sacrifier des hommes pour abréger les guerres. L'impatience nationale qui nous rend souvent barbares contre les animaux, s'autorisait contre les hommes des traditions militaires; le travail devait aller au pas de charge, à la course: tant pis pour ceux qui périraient.
Quant au commerce, les fabricants d'alors le firent comme en pays ennemi; ils traitèrent l'acheteur justement comme en 1815 les marchandes de Paris rançonnaient le Cosaque. Ils vendaient à faux teint, à faux poids, à fausse mesure; ils firent ainsi leur main très vite, et se retirèrent, ayant fermé à la France ses meilleurs débouchés, compromis pour longtemps sa réputation commerciale, et, ce qui est plus grave, rendu aux Anglais l'essentiel service de nous aliéner, pour ne rien dire du reste, un monde, l'Amérique Espagnole, un monde imitateur de notre Révolution.
Leurs successeurs, qui sont leurs fils ou leurs principaux ouvriers, ont fort à faire maintenant, retrouvant sur tous les marchés cette réputation. Ils s'étonnent, s'irritent de trouver les bénéfices tellement réduits. La plupart se tireraient de là de grand cœur, s'ils pouvaient; mais ils sont engagés, il faut aller: Marche! Marche!
Ailleurs, l'industrie est assise sur de grands capitaux, sur un ensemble d'habitudes, de traditions, de relations sûres; elle porte sur la base d'un commerce vaste et régulier. Ici, elle n'est, à vrai dire, qu'un combat. Un ouvrier hardi qui inspire confiance, s'est fait commanditer; ou bien un jeune homme veut hasarder ce qu'a gagné son père; il part d'un petit capital, d'une dot, d'un emprunt. Dieu veuille qu'il se tire d'affaire entre deux crises; nous en avons tous les six ans (1818, 1825, 1830, 1836). C'est toujours la même histoire; un an, deux ans après la crise, quelques commandes viennent, l'oubli, l'espoir; le fabricant se croit lancé; il pousse, il presse, il éreinte les hommes et les choses, les ouvriers et les machines; le Bonaparte industriel de 1820 reparaît un moment; puis l'on est encombré, l'on étouffe, il faut vendre à perte... Ajoutez que ces coûteuses machines sont, tous les cinq ans à peu près, hors de service, ou dépassées par quelque invention; s'il y a eu quelque bénéfice, il sert à changer les machines.
Le capitaliste, averti par tant de leçons, croit maintenant que la France est un peuple plus industrieux que commerçant, plus propre à fabriquer qu'à vendre. Il prête au nouveau fabricant, comme à un homme qui part pour une navigation périlleuse. Quelle sûreté a-t-il? les fabriques les plus splendides ne se vendent qu'à grande perte; ces brillants ustensiles, en peu d'années, ne valent plus que le fer et le cuivre. Ce n'est pas sur la fabrique qu'on prête, c'est sur l'homme; l'industriel a ce triste avantage de pouvoir être emprisonné; cela donne valeur à sa signature. Il sait parfaitement qu'il a engagé sa personne, parfois bien plus que sa personne, la vie de sa femme et de ses enfants, le bien de son beau-père, celui d'un ami trop crédule, peut-être même un dépôt de confiance, dans l'entraînement de cette vie terrible... Donc, il n'y a pas à marchander, il faut vaincre ou mourir, faire fortune ou se jeter à l'eau.
Un homme dans cet état d'esprit n'a pas le cœur bien tendre. S'il était doux et bon pour ses employés, ses ouvriers, ce serait un miracle. Voyez-le parcourir à grands pas ses vastes ateliers, l'air sombre et dur... Quand il est à un bout, à l'autre bout l'ouvrier dit tout bas: «Est-il donc féroce aujourd'hui! comme il a traité le contre-maître!»—Il les traite comme il l'a été tout à l'heure. Il revient de la ville d'argent, de Bâle à Mulhouse par exemple, de Rouen à Déville. Il crie, et l'on s'étonne; on ne sait pas que le juif vient de lui lever sur le corps une livre de chair.
Sur qui va-t-il reprendre cela? sur le consommateur? Celui-ci est en garde. Le fabricant retombe sur l'ouvrier. Partout où il n'y a pas apprentissage, partout où l'on multiplie imprudemment les apprentis, ils se présentent en foule, s'offrent à vil prix, et le fabricant profite de la baisse des salaires[35]. Puis, l'encombrement de marchandises l'obligeant de vendre, même à perte, l'avilissement des salaires, mortel à l'ouvrier, ne profite plus au fabricant; le consommateur seul y gagne.