Le fabricant le plus dur était pourtant né homme; dans ses commencements, il sentait encore quelque intérêt pour cette foule[36]. Peu à peu, la préoccupation des affaires, l'incertitude de sa situation, ses souffrances morales l'ont rendu fort indifférent aux souffrances matérielles des ouvriers. Il ne les connaît pas aussi bien que son père[37], qui avait été ouvrier lui-même. Renouvelés sans cesse, ils lui apparaissent comme des chiffres, des machines, mais moins dociles et moins régulières, dont le progrès de l'industrie permettra de se passer; ils sont le défaut du système; dans ce monde de fer, où les mouvements sont si précis, la seule chose à dire, c'est l'homme.
Ce qui est curieux à observer, c'est que les seuls (bien peu nombreux) qui se préoccupent du sort de l'ouvrier, ce sont parfois de très petits fabricants qui vivent avec lui d'une manière patriarcale, ou bien au contraire les très grandes et puissantes maisons, qui, s'appuyant sur des fortunes solides, sont à l'abri des inquiétudes ordinaires du commerce. Tout l'intervalle moyen est un champ de combat sans pitié.
On sait que nos manufacturiers de Mulhouse ont réclamé, contre leur intérêt, une loi qui réglât le travail des enfants. En 1836, sur un essai que l'un d'eux avait fait pour donner aux ouvriers des logements salubres avec petits jardins, ces mêmes fabricants d'Alsace furent émus de cette heureuse idée, et dans ce mouvement généreux ils souscrivirent pour deux millions. Que devint cette souscription? je n'ai pu le savoir.
Les manufacturiers seraient à coup sûr plus humains, si leur famille, souvent très charitable, restait moins étrangère à la manufacture[38]. Elle vit ordinairement à part, ne voit les ouvriers que de loin. Elle s'exagère volontiers leurs vices, les jugeant presque toujours sur ce moment dont j'ai parlé, où la liberté, longtemps contenue, s'échappe enfin avec bruit et désordre, je veux dire, sur le moment de la sortie. Souvent aussi, le manufacturier et les siens haïssent l'ouvrier parce qu'ils s'en croient haïs; et je dirai, contre l'opinion commune, qu'en cela il n'est pas rare qu'ils se trompent. Dans les grandes manufactures, l'ouvrier hait le contre-maître dont il subit la tyrannie immédiate; celle du maître, plus éloignée, lui est moins odieuse; à moins qu'on ne lui ait appris à la haïr, il l'envisage comme celle de la fatalité et il ne s'en irrite pas.
Le problème industriel se complique fort pour la France de sa situation extérieure. Bloquée en quelque sorte par la malveillance unanime de l'Europe, elle a perdu, aussi bien que ses anciennes alliances, tout espoir de s'ouvrir, en Orient ou en Occident, de nouveaux débouchés. L'industrialisme qui a fondé le système actuel sur la supposition étrange que les Anglais, nos rivaux, seraient nos amis, se trouve, avec cette amitié, bloqué, muré, comme dans un tombeau... Certes, la grande France agricole et guerrière de vingt-cinq millions d'hommes, qui a bien voulu croire les industriels, qui s'est tenue immobile, sur leur parole, qui, par bonté pour eux, n'a pas repris le Rhin, elle a droit aujourd'hui de déplorer leur crédulité; plus sensée qu'eux, elle avait toujours cru que les Anglais restaient Anglais.
Distinguons toutefois entre les industriels. Il en est qui, au lieu de s'endormir derrière la triple ligne des douanes, ont noblement continué la guerre contre l'Angleterre. Nous les remercions de leurs héroïques efforts pour soulever la pierre sous laquelle elle crut nous écraser. Leur industrie qui lutte contre elle, avec tous les désavantages (souvent un tiers de frais de plus!) l'a néanmoins vaincue sur plusieurs points, ceux qui exigeaient les facultés les plus brillantes, la plus inépuisable richesse d'invention. Elle a vaincu par l'art.
Il faut un livre exprès pour faire connaître le grandiose effort de l'Alsace, qui, d'une âme nullement mercantile, sans marchander sur la dépense, a réuni tous les moyens, appelé toute science, voulu le beau, quoi qu'il en pût coûter. Lyon a résolu le problème d'une continuelle métamorphose, de plus en plus ingénieuse et brillante. Que dire de cette fée parisienne, qui répond de minute en minute aux mouvements les plus imprévus de la fantaisie?
Chose inattendue, surprenante! la France vend!... cette France exclue, condamnée, interdite... Ils viennent malgré eux, malgré eux ils achètent.
Ils achètent... des modèles, qu'ils vont, tant bien que mal, copier chez eux. Tel Anglais déclare dans une enquête qu'il a une maison à Paris, pour avoir des modèles. Quelques pièces achetées à Paris, à Lyon, en Alsace, puis copiées là-bas, suffisent au contrefacteur anglais, allemand, pour inonder le monde. C'est comme en librairie: la France écrit, et la Belgique vend.
Ces produits où nous excellons, sont malheureusement ceux qui changent le plus, qui exigent une mise en train toujours nouvelle. Quoique ce soit le propre de l'art d'ajouter infiniment à la valeur des matières premières, un art aussi coûteux que celui-ci ne permet guère de bénéfices. L'Angleterre, au contraire, ayant des débouchés chez les peuples inférieurs des cinq parties du monde, fabrique par grandes masses, par genres uniformes, longtemps suivis sans mise en train, sans recherches nouvelles; de tels produits, vulgaires ou non, sont toujours lucratifs.