C'est l'enfant qui rassure l'homme. Il craint si peu ces animaux qu'il en fait ses camarades. Il donne des feuilles au bœuf, il monte sur la chèvre, manie hardiment le chat noir. Il fait mieux, il les imite, contrefait leur voix... et la famille sourit: «Pourquoi craindre aussi, j'avais tort! C'est ici une maison chrétienne, eau bénite et buis bénit; il n'oserait approcher... Mes bêtes sont des bêtes de Dieu, des innocents, des enfants... Et même, les animaux des champs ont bien l'air de connaître Dieu; ils vivent comme des ermites. Ce beau cerf, par exemple, qui a la croix sur la tête, qui va, comme un bois vivant, à travers les bois, il semble lui-même un miracle. La biche est douce comme ma vache, et elle a les cornes de moins; la biche, au défaut de mère, aurait nourri mon enfant...» Ce dernier mot exprimé, comme tout l'est alors, sous forme historique, finit, en se développant, par produire la plus belle des légendes du Moyen-âge, celle de Geneviève de Brabant: la famille opprimée par l'homme, recueillie par l'animal, la femme innocente sauvée par l'innocente bête des bois, le salut venant ainsi du plus petit, du plus humble.

Les animaux, réhabilités, prennent place dans la famille rustique après l'enfant qui les aime, comme les petits parents figurent au bas bout de la table dans une noble maison. Ils sont traités comme tels aux grands jours, prennent part aux joies, aux tristesses, portent habits de deuil ou de noces (naguère encore en Bretagne). Ils ne disent rien, il est vrai, mais ils sont dociles, ils écoutent patiemment; l'homme, comme prêtre en sa maison, les prêche au nom du Seigneur[73].

Ainsi le génie populaire, plus naïf et plus profond que la sophistique sacrée, opéra timidement, mais avec efficacité, la réhabilitation de la nature. Celle-ci ne fut pas ingrate. L'homme fut récompensé; ces pauvres êtres qui n'ont rien, donnèrent des trésors. L'animal, dès qu'il fut aimé, dura, se multiplia... Et la terre redevint féconde, et le monde qui semblait finir, recommença riche et puissant, parce qu'il avait reçu, comme une rosée, la bénédiction de la miséricorde.

La famille une fois composée ainsi, il s'agit de la faire, si l'on peut, entrer tout entière dans l'Église. Ici grandes difficultés! On veut bien recevoir l'animal, mais pour lui jeter l'eau bénite, l'exorciser en quelque sorte, et seulement au parvis... «Homme simple, laisse là ta bête, entre seul. L'entrée de l'église, c'est le Jugement que tu vois représenté sur les portes; la Loi siège au seuil, saint Michel debout tient l'épée et la balance... Comment juger, sauver ou damner ce que tu amènes avec toi? La bête, cela a-t-il une âme?... Ces âmes de bêtes, qu'en faire? leur ouvrirons-nous des limbes, comme à celles des petits enfants?»

N'importe, notre homme s'obstine; il écoute avec respect, mais ne se soucie de comprendre. Il ne veut pas être sauvé seul, et sans les siens. Pourquoi son bœuf et son âne ne feraient-ils pas leur salut avec le chien de saint Paulin? ils ont bien autant travaillé!

«Eh bien! je serai habile, dit-il en lui-même, je prendrai le jour de Noël où l'Église est en famille, le jour où Dieu est encore trop petit pour être juste... Justes ou non, nous passerons tous, moi, ma femme, mon enfant, mon âne... Lui aussi! Il a été à Bethléem, il a porté Notre-Seigneur. Il faut bien en récompense que la pauvre bête ait son jour... Il n'est pas trop sûr d'ailleurs qu'elle soit ce qu'elle paraît; elle est, au fond, malicieuse, fainéante; c'est tout comme moi; si je n'étais aussi traîné, je ne travaillerais guère.»

C'était un grand spectacle, touchant, plus que risible encore, lorsque la bête du peuple était, malgré les défenses des évêques et des conciles, amenée par lui dans l'église. La nature, condamnée, maudite, rentrait victorieuse, sous la forme la plus humble qui pût la faire pardonner. Elle revenait avec les saints du paganisme, entre la Sibylle et Virgile[74]... On présentait à l'animal le glaive qui l'arrêta sous Balaam; mais ce glaive de l'ancienne Loi, émoussé, ne l'effrayait plus; la Loi finissait en ce jour, et faisait place à la Grâce. Humblement, mais assurément, il allait droit à la crèche. Il y écoutait l'office, et, comme un chrétien baptisé, s'agenouillait dévotement. On lui chantait alors, pour lui, partie en langue de l'Église, partie en gaulois, afin qu'il comprît, son antienne, bouffonne et sublime:

À genoux! et dis amen!
Assez mangé d'herbe et de foin.
Amen! encore une fois.
Laisse les vieilles choses, et va!

L'animal profita peu de cette réparation[75]. Les conciles lui fermèrent l'église. Les philosophes, qui pour l'orgueil et la sécheresse continuèrent les théologiens, décidèrent qu'il n'avait pas d'âme[76]. Il souffre en ce monde, qu'importe? il ne doit attendre aucune compensation dans une vie supérieure... Ainsi, il n'y aurait point de Dieu pour lui; le père tendre de l'homme serait pour ce qui n'est pas homme un cruel tyran!... Créer des jouets, mais sensibles, des machines, mais souffrantes, des automates, qui ne ressembleraient aux créatures supérieures que par la faculté d'endurer le mal!... Que la terre vous soit pesante, hommes durs qui avez pu avoir cette idée impie, qui portez une telle sentence sur tant de vies innocentes et douloureuses!

Notre siècle aura une grande gloire. Il s'y est rencontré un philosophe qui eut un cœur d'homme[77]. Il aima l'enfant, l'animal. L'enfant, avant sa naissance, n'avait excité l'intérêt que comme une ébauche, une préparation de la vie; lui, il l'aima en lui-même, il le suivit patiemment dans sa petite vie obscure, et il surprit dans ses changements la fidèle reproduction des métamorphoses animales. Ainsi, au sein de la femme, au vrai sanctuaire de la nature, s'est découvert le mystère de la fraternité universelle... Grâces soient rendues à Dieu!