Ceci est la véritable réhabilitation de la vie inférieure. L'animal, ce serf des serfs, se retrouve le parent du roi du monde.
Que celui-ci reprenne donc, avec un sentiment plus doux, le grand travail de l'éducation des animaux, qui jadis lui soumit le globe[78], et qu'il a abandonné depuis deux mille ans, au grand dommage de la terre. Que le peuple apprenne que sa prospérité tient aux ménagements qu'il aura pour ce pauvre peuple inférieur. Que la science se souvienne que l'animal, en rapport plus étroit avec la nature, en fut l'augure et l'interprète dans l'Antiquité. Elle trouvera une voix de Dieu dans l'instinct du simple des simples.
CHAPITRE VII
L'instinct des simples. L'instinct du génie.—L'homme de génie est par excellence le simple, l'enfant et le peuple.
J'ai lu dans la vie d'un grand docteur de l'Église, qu'étant revenu après sa mort dans son monastère, il honora de son apparition, non les premiers de ses frères, mais le dernier, le plus simple, un pauvre d'esprit. Celui-ci en eut cette faveur de mourir trois jours après. Il avait sur le visage une joie vraiment céleste. «On pouvait, dit le légendaire, lui dire le vers de Virgile:
«Petit enfant, connais ta mère à son sourire!»
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C'est un fait remarquable, que la plupart des hommes de génie ont une prédilection particulière pour les enfants et les simples. Ceux-ci, de leur côté, ordinairement timides devant la foule, muets devant les gens d'esprit, éprouvent en présence du génie une sécurité complète. Cette puissance qui impose à tout le monde, elle les rassure au contraire. Ils sentent qu'ils ne trouveront là nulle moquerie, mais bienveillance et protection. Alors, ils se trouvent vraiment dans leur état naturel, leur langue se délie, et l'on peut voir que ces gens qu'on a nommés simples, parce qu'ils ignorent le langage convenu, n'en sont bien souvent que plus originaux, surtout très imaginatifs, doués d'un singulier instinct pour saisir des rapports fort éloignés.
Ils rapprochent et lient volontiers, divisent, analysent peu. Non seulement toute division coûte à leur esprit, mais elle leur fait peine, leur semble un démembrement. Ils n'aiment pas à scinder la vie, et tout leur paraît avoir vie. Les choses, quelles qu'elles soient, sont pour eux comme des êtres organiques, qu'ils se feraient scrupule d'altérer en rien. Ils reculent du moment qu'il faut déranger par l'analyse ce qui présente la moindre apparence d'harmonie vitale. Cette disposition implique ordinairement de la douceur naturelle et de la bonté; on les appelle bonnes gens.
Non seulement ils ne divisent pas, mais dès qu'ils trouvent une chose divisée, partielle, ou ils la négligent, ou ils la rejoignent en esprit au tout dont elle est séparée; ils recomposent ce tout avec une rapidité d'imagination qu'on n'attendrait nullement de leur lenteur naturelle. Ils sont puissants pour composer en proportion de leur impuissance pour diviser. Ou plutôt, il semble, à voir une opération si facile qu'il n'y ait là ni puissance, ni impuissance, mais un fait nécessaire, inhérent à leur existence. En effet, c'est en cela qu'ils existent comme simples.
Une main paraît dans la lumière. Le raisonneur conclut que sans doute il y a dans l'ombre un homme dont on ne voit que la main; de la main, il conclut l'homme. Le simple ne raisonne pas, ne conclut pas; tout d'abord, en voyant la main, il dit: «Je vois un homme.» Et il l'a vu en effet des yeux de l'esprit.
Ici, tous deux sont d'accord. Mais, dans mille occasions, le simple qui, sur une partie, voit un tout qu'on ne voit pas, qui, sur un signe, devine, affirme un être invisible encore, fait rire et passe pour fol.