«Mais l'éducation, direz-vous, n'est-elle pas une de ces questions de demain?» Je la crois actuelle. Et voici mes raisons.
Celle de l'éducation nous oblige d'examiner, d'approfondir notre principe, la foi pour laquelle on combat, le fond de notre idée politique et religieuse. Notre marche sera indécise si cette idée vacille: il nous faut la fixer, bien savoir ce que nous voulons, prendre un parti.
En politique on divague aisément, et même dans l'action on ne se rend pas toujours bien compte de ses principes d'action. On se contente trop souvent d'à peu près. Cela ne se peut pas dans la question d'éducation. Elle nous force de voir clair. On n'en peut dire un mot sans savoir ce qu'on veut transmettre, on ne peut enseigner sans bien savoir sa règle et son idéal d'avenir.
L'actualité de ce livre est en ceci: que l'enfant c'est déjà tout l'homme. Pour savoir comment on l'élève, il faut dégager nettement, formuler la pensée du temps, la haute idée commune qui (depuis cent années surtout) a élevé l'Humanité, en a fait la puissance, l'activité, la prodigieuse force créatrice.
Comment se fait et refait l'homme, dans la voie qu'ouvrit cette idée? C'est ce que l'on cherche dans ce livre, et ce qui touche, non seulement l'homme de demain, mais celui d'aujourd'hui, et le jeune homme, et l'homme mûr, et tous ceux qui liront ceci.
Existe-t-il un fond d'idées, de croyances communes, dont on puisse déduire le credo de l'homme, et l'éducation de l'enfant? En ne voyant que la surface, on peut douter, on peut élever cette question.
Dix jours avant l'élection, le 14 mai, un homme politique, jeune et sage, un penseur, était venu chez moi, et causait avec moi de l'incertitude du temps, de cette crise encore obscure. Avec beaucoup de sens, il insistait sur la question la plus grave en effet: «Où sont les hommes? Le personnel est pauvre. Beaucoup fuient la vie publique par indécision ou faiblesse. L'énervation des mœurs et la dissipation font le désaccord de l'esprit.»
«J'ai traversé des temps bien variés, lui dis-je, j'ai vécu par l'histoire en bien des âges. Et je n'en ai guère vu dont on ne pût en dire autant. Même 89, si beau d'élan et si jeune, ce semble, était fort gâté, croyez-le. Mais une grande idée purifie, une vive lumière enlève les brouillards, les miasmes. Il suffit d'un orage pour que l'eau trouble s'éclaircisse. Attendez tout à l'heure, vous verrez que nous vaudrons mieux.
«Nul peuple n'aurait supporté ce qu'a traversé celui-ci, tant d'événements violents, tant de circonstances énervantes, le mélange surtout de tant d'idées diverses, l'intrusion des mœurs, des littératures étrangères. L'entrée du paysan au monde politique par le suffrage universel, heureux événement d'avenir, eut pour premier effet le terrible vertige d'une grande invasion de millions de barbares. Et la France en revient à peine. De tout cela restent des dissonances que nos petits douteurs, négatifs, impuissants, s'amusent à faire ressortir, et que l'Europe envieuse se plaît fort à exagérer. Elle cite tel tableau de notre Exposition de 1869, beau, savant et obscur. Elle cite tel ouvrage d'un charmant écrivain qui s'afflige lui-même de ne pas savoir ce qu'il croit. Voyez, dit l'étranger, dans quel chaos moral est cette France.
«Qu'il apprenne une chose de moi, c'est que l'artiste généralement exprime non le moment présent, non pas aujourd'hui, mais hier. Le théâtre de 93 était une bergerie et jouait Florian. Nos indécis de 1869 expriment le nuage des débuts de l'Empire, le faux et le brouillard d'alors. Ce temps, vous l'allez voir, est bien autrement net, et bien autrement résolu. Un fond neuf s'est fait en dessous. Quand je frappe du pied, je ne sais quoi tressaille. L'Europe est arriérée; elle nous croit encore dans l'ancien marécage. Je vois un sol vivant (comme on en voit en Chine); touchez-le... il échappe en petits jets de feu.»