«Un rêve? non, la réalité.»

C'est son mari qui la rassure. Il était là, entendait tout.

Ne réduisons pas son espoir. Agrandissons-le plutôt. Laissons-la couver son Dieu. Aidons-la et guidons-la.

«Oui, oui, ce sera un saint,—non pas l'efféminé rêveur, non l'oisif du Moyen-âge,—mais le saint de l'action, du travail fort et patient, des œuvres utiles et salutaires qui feront le bien du monde.

«Oui, ce sera un héros,—non pas un héros de meurtre, de barbare destruction,—un héros de généreuse et magnanime volonté, de force et de persévérance.

«Plus qu'un saint, plus qu'un héros! il sera un créateur: c'est le nom de l'homme aujourd'hui. Là tu as raison, ma chère, de sentir en lui un Dieu. De son cerveau productif il fera jaillir des arts. Il sera un Prométhée. Il n'aura pas à voler la flamme. Il en vient déjà. Né d'un si divin moment, n'a-t-il pas le feu du ciel?

«Donc soyons gais. Attendons. Il fut conçu du matin, d'un joyeux rayon de l'aurore. Puisse-t-il en garder toujours quelque lueur, quelque reflet! C'est assez pour porter bonheur. Qui l'a, s'en va dans la vie heureux, fort, aimable, aimé.»

S'il est sur la terre un objet intéressant à observer, c'est la pensée d'une jeune femme qui se sent sous la main de Dieu dans cet état extraordinaire où la vie double se révèle. Elle sait que toute action, toute émotion, toute idée retentit à son enfant, vibre à lui. Une surprise, la moindre chose violente pourrait lui être fatale, le marquer pour l'avenir. Même à part ces accidents, toute l'existence physique de la mère influe sur lui[113]. Elle le sait, elle désire suivre en tout le bien, la règle. Elle s'observe, se reproche le moindre écart innocent. Elle voudrait être un temple. Et ce ne serait pas assez. Elle sent que non seulement le petit être est en elle, mais qu'il est créé par elle incessamment, qu'elle le fait, et de son sang et de son âme «Ah! si je créais mal!... Que ne puis-je être parfaite! accomplie de sainteté!»

Il est minuit. Son mari, fatigué des travaux du jour, est endormi. Elle, non. Elle a prié, elle a rêvé, lu quelques bonnes paroles écrites sur la vie à venir. Elle va à la fenêtre, et regarde les étoiles, se sent au-dessus d'elle-même. Une certaine attraction, comme une gravitation morale, élève, élance son cœur vers ces mondes de lumière dont la scintillation amie semble un appel à l'existence ailée, légère, supérieure, et à l'éternel progrès.

Mais comment la soutenir dans cet élan de volonté? Que je lui voudrais un bon livre, dans l'absence de son mari, un livre simple et serein, plein de la moelle héroïque, qui la nourrît puissamment! Ce livre est à faire encore. Je ne l'ai jamais rencontré. Nul n'est digne.—Ce qu'on appelle la Bible, la grande encyclopédie juive, avec ses fortes lueurs,—mais tant de choses obscures, impures et contradictoires,—est très bon pour troubler l'esprit.—Plus funestes encore seraient les livres pleureurs et chrétiens, les mystiques, qui regardant en haut si le miracle va tomber tout fait, nous empêchent ainsi de le faire. La pauvre âme n'a pas besoin qu'on l'énerve de rêveries, qu'on l'amollisse de pleurs, lorsque déjà la nature l'ébranle et la trouble tant.—La noble et forte Antiquité la soutiendrait bien autrement. Mais elle lui est si étrangère! Cette mâle littérature est si loin de l'éducation fade et faible qu'elle a reçue!