Il lui faut un livre vivant: le cœur de celui qu'elle aime.

Ici, le jeune homme a peur. Il sourit, et il recule. En la voyant si honnête, d'une si droite volonté, si prête à tout sacrifier pour l'amour de son enfant, il me dit en confidence: «Vraiment, je ne suis pas digne.»

«Je l'aime, mais avec cet amour, j'ai trop traversé la vie, trop de pauvres et basses choses. En ai-je perdu l'empreinte? Il s'en faut. Je n'ose le croire.»

Croyez-le. Si vous aimez vraiment, tout est effacé. De quel moment admirable vous disposez maintenant! Cela dure peu. Un an ou deux ans peut-être, sa foi sera complète en vous.

Méritez-le, et donnez-lui ce que, malgré vos misères, vos vices, vous avez de meilleur, ce dont elle manque entièrement, la grande pensée sociale.

Je ne parle pas au hasard; j'écris au milieu de classes corrompues, dans la grande ville qu'on dit la Babylone du monde. Eh bien, chez les jeunes gens qui se croient les plus gâtés, ce sens revit par moments. Il dort plus qu'il n'est amorti. L'éducation d'humanités pour les uns, et pour les autres la fraternité ouvrière, tient l'esprit de l'homme ouvert à mille idées collectives qui sont à cent lieues de la femme. Née surtout pour l'individu, pour un mari, pour un enfant, elle est fort lente à s'élever aux conceptions de patrie, de bien-public, d'humanité. Des maîtres habiles, estimables, qui par année ont à leurs cours des centaines de jeunes filles, pleines de zèle, d'intelligence et de bonne volonté, me disent que là est l'obstacle.

La politique moderne leur est fort peu accessible, entourée, hérissée qu'elle est d'économie financière, de subtilités d'avocats. C'est là que l'homme doit montrer s'il a assez d'intelligence pour parler plus simplement, hors de toutes ces scolastiques, dire peu et le nécessaire, ce qui peut le mieux toucher. Peu, très peu de polémique, ce n'est pas par la dispute que tout cela lui plaira. Elle hait l'aigreur et les risées. Prenez-la où elle est sensible, par son admirable cœur, plein de tendresse et de pitié. Ne l'accablez pas des chiffres d'un budget de deux milliards; mais montrez-lui tant de pauvres en ce si riche pays. Montrez-lui la pompe cruelle qui aspire cet or énorme du plus nécessaire de l'homme, du pain réduit de la famille, de ce que la mère épargne sur la bouche de l'enfant. Ne riez pas devant elle de l'église où elle est née. Point de fades plaisanteries. Mais dites-lui l'histoire même. Rappelez-lui, par exemple, à la plus belle des fêtes, celle du Saint-Sacrement (si mal nommée Fête-Dieu), que c'est celle qui solennise l'extermination du Midi, cette terreur de tant de siècles. Ces roses restent rouges de sang.

C'est à elle que vous devez vos plus sérieuses pensées. Vous les épanchez volontiers entre amis, souvent peu connus, dans les cafés pleins d'espions. Le premier ami, et le frère qui vous touche de plus près, c'est votre innocente femme, si croyante à ce moment, si heureuse de vous entendre. Elle est peu préparée, sans doute. Vous avez besoin avec elle de sortir de votre langue convenue de formules toutes faites. Vous avez besoin de comprendre vous-même beaucoup mieux les choses, pour les mettre en langage humain; c'est ce qui vous éloigne d'elle et vous fait chercher ceux avec qui, sans grands frais, vous jasez d'après les journaux.

Pour un homme d'esprit, cependant, quelle circonstance unique, quelle vive jouissance de profiter de ce moment de foi, d'épancher en cette jeune âme tant de choses qui lui sont nouvelles, qu'elle aime pour celui qui les dit, qu'elle aime pour l'enfant, pour les lui dire un jour. Elle en a bien besoin. Il lui faut prendre force pour ce long enfantement qui ne durera pas neuf mois, mais quinze ou vingt ans peut-être. Ce sera là le miracle, la merveille de l'amour, que cet être léger, petite fille hier, aujourd'hui fixée tout à coup, trouve au berceau ce don qui va la changer elle-même, ce trésor, la persévérance.

Faut-il en l'homme, à ce moment, les puissances supérieures, ces vertus rares et singulières qu'on ne voit que dans les romans? Point. Il ne faut qu'une chose, aimer beaucoup, mettre son cœur tout entier et dans cet amour, et dans l'idée noble et grande à laquelle on veut l'élever.