Mais cela se peut-il? La fille catholique, à vingt ans, a un long passé.

Dès sept ans, on est responsable, on pèche, on doit se confesser. Donc, de huit ans à vingt, pendant douze ans, elle a (hors de la portée de sa mère) communiqué avec des hommes non mariés. Je veux bien les croire sages. Que de choses, en douze années, ils eurent le temps d'écrire sur ce vélin de l'âme,—et lorsque toute petite elle savait à peine, recevait tout les yeux fermés,—et lorsque, grandissant, dans la crise de l'âge, elle a pu comprendre trop bien.

Au jour du mariage, tout ce passé pâlit. Ces caractères écrits semblent avoir disparu. Elle ne les voit plus. Encore moins son mari qui n'en saura jamais grand'chose. Je ne l'en avertis que pour lui dire ceci: «Ces caractères subsistent en dessous (prends-y garde), et voudront toujours reparaître. À toi d'écrire dessus (tu le peux, elle t'aime), d'écrire avec tant de cœur, tant d'amour, tant de force et d'ascendant, qu'elle-même elle efface ce qui reparaîtrait, veuille décidément oublier.»

La Française a beaucoup de bon sens. L'expérience lui profite; elle est très lucide en amour. Et cette lucidité ne nuit pas toujours au mari. Il a pour lui ce beau moment. Elle compare ses guides équivoques, glissant toujours entre deux mondes, avec l'homme au cœur simple et fort. Elle trouve une paix singulière dans la vie transparente, dans l'aimable gaieté du travailleur serein.

Si elle semble orageuse, inquiète, n'accusons pas sa volonté, mais l'état où elle est, enceinte, le combat de nature dans cette dualité de vie. Pauvre âme qui d'elle-même veut s'élancer en haut, n'en est pas moins tirée en bas.

«Mon ami, je sens en moi des choses extraordinaires. Cela n'est pas naturel; cela n'arrive qu'à moi. Parfois je croirais volontiers qu'il me viendra deux enfants, parfois que je suis malade. Mon cœur saute... Je palpite. Je suis dans la grande mer, je vais à la dérive... Plus de bord... Je suis entraînée...

«—Non, non, tu es sur la terre. N'aie pas peur. Donne-moi la main. Ne crains aucun naufrage. Je te tiens contre mon cœur, je réponds de toi, je te serre et tu ne m'échapperas pas.

«—Hélas! cher ami, qui le sait? Je ne suis pas une peureuse. Mais dans cette situation on est si faible, si tremblant!... Les cloches que j'entendais hier, elles tintent encore aujourd'hui, mais lugubres, si lugubres!... C'est, dit-on, pour une femme... Dans ces cloches d'enterrement, il y en a une petite, de son aigu et si aigre! On dirait qu'elle est fêlée; c'est comme la risée stridente d'une vieille à la voix cassée qui rit de moi, qui m'appelle.

«Je n'ai pas peur. Mais lui, lui!... Si je meurs, il meurt aussi (cela se voit bien souvent). Où sera sa petite âme? Mort en naissant, est-il sauvé? Non, répond toute l'Église. Quelle épouvantable chose! Que le pauvre, arraché de moi, mis en terre, n'ait pour nourrice que la terre: c'était déjà trop de douleur. Mais si l'on croit qu'à jamais il ira, dans les ténèbres de ce noir monde inconnu, souffrir...» Et elle sanglote, ne peut continuer.

«—Ah! ma chère! quelle impiété! Quelle horrible idée de Dieu te fais-tu? Croire qu'il se crée des damnés, qu'il fait des coupables d'avance, punit celui qui n'a rien fait.»—«Sans doute, l'enfant n'a rien fait. Mais son premier père Adam... Mais ses pères depuis Adam, ont-ils été saints et purs? Nous-mêmes sommes-nous bien sûrs, ami, d'avoir gardé Dieu présent?... Je n'en sais rien, à vrai dire. Ce pauvre enfant n'est-il pas le péché vivant de sa mère, qui sera punie en lui?»