«—Mais, chère! chère! le mariage n'est donc pas un sacrement? Par lui Dieu continue le monde. Sans ces transports, sans cette ivresse, son œuvre s'accomplirait-elle? S'il les proscrit, à la fois il veut et il ne veut pas. Chose absurde, impie à dire... Ne doutons pas de sa bonté. C'est un père. En ces moments il couvre ses aveugles enfants du large manteau de la Grâce.

«Tu as raison, et j'ai tort. Avec toi il faut raisonner, et je n'en suis guère capable. Je me sens la tête si faible! Il faut avoir pitié de moi... Je ne raisonnais jamais, avant toi. J'étais une fleur, passive au vent, résignée. On me guidait. Je n'avais à penser ni à vouloir. J'ai quitté tout cela pour toi... Ai-je regret? non, et pourtant, c'est commode de ne pas vouloir. Te le dirai-je? (aime-moi! ne m'en veux pas! je te dis tout.) Eh bien, approche ton oreille, et je le dirai tout bas. Quand certaines pensées me viennent, quand je crains de t'aimer trop, j'ai peur que Dieu ne m'en punisse sur mon petit. J'ai envie de m'alléger de ce poids, et (je ne le ferais jamais qu'autant que tu le permettrais) envie de me confesser.»

Un jour elle a pâli: «Qu'as-tu?—Ah! quel vif mouvement!... C'est lui! il a passé! Il glissait sous ma main!... Merci, mon Dieu! il vit. J'en suis sûre, maintenant.»

Non seulement il vit, va et vient, s'agite et sans précaution pour son pauvre logis souffrant; mais il règne, il est maître, domine toute la personne. Un grand poète de la physiologie, Burdach, le dit très bien. En l'homme l'amour agit sur un point, par accès. En la femme, il s'étend à tout, pénètre l'organisme. Elle est envahie, possédée (c'est le mot propre) d'une vie inconnue. Nul homme ne saurait le comprendre. Mais une femme délicate l'expliquait bien disant: «Tout est changé. On est dans un étrange rêve, profond, dans un enveloppement dont on n'a nullement envie d'être dérangée. Au fond, c'est un second amour. On aime bien le premier; mais l'autre!... Qu'en dire? et comment en parler? Il n'y a pas encore de mots trouvés dans aucune langue. On aime mieux d'ailleurs tout garder, n'en rien perdre. C'est trop intime. Nul ne doit s'en mêler, tout serait dissonance maladroite et qui déplairait.»

—Quoi! lui-même, l'auteur de la chose ne peut risquer un mot... pas un mot tendre et bon?

«—S'il parle, qu'il ait l'air de parler par hasard, et sans intention, sans insister surtout et sans trop demander. Maintes choses coûteraient à dire. Ce sont des choses à deux. Un tiers gêne. Le mari curieux d'ailleurs en serait-il content!»

S'il est sage et discret, cet état, où tout semble asservi à un autre, a cependant pour lui des échappées heureuses. Favorables moments. Mais d'autres leur succèdent, absolument contraires, où tout à coup elle s'éloigne, comme si elle en voulait un peu à celui qui l'a mise en cette dépendance des aveugles instincts. L'enfant est-il jaloux alors? on le croirait. Le sens, si vif, si doux, qu'on a de sa présence, rend fort indifférente à l'amour du dehors, on le trouve importun, on l'arrête à distance, on devient tout à coup timide: «Je tremble; mon ami. Il est bien fin! il vibre à ma pensée; il sent, il entend tout. Je suis d'ailleurs bien grosse, déjà bien languissante. Me voilà au cinquième mois.»

Moment prévu d'avance, de grands ménagements. Mais ces ménagements plairont-ils? N'en viendra-t-il quelque scrupule? Elle se ressouvient de l'église, et se dit: «Si je consultais?»

Que l'on est faible alors, en la voyant ainsi, cette chère et bien-aimée femme! Elle arrache des larmes... Et pourtant comment faire? La risquer? La lâcher? L'envoyer devant l'ennemi!

Oui, l'ennemi et le jaloux. Mettez-vous à sa place. Vous mourriez de jalousie.