Fixée au lit, dans ce moment de trouble, immobile et ne pouvant rien, elle souffrait beaucoup et se taisait. Elle n’était pas seule, et ne pouvait pas même suivre son mari en esprit. Sa chambre était ouverte, les visites arrivaient; de compatissantes amies venaient curieusement, regardaient, observaient. Cette chambre, cet appartement, c’était, on ne l’ignorait pas, le vrai foyer du mouvement, c’était la France à Bucharest, et la France de Février. Les actes de Paris, ses brûlantes paroles, avaient eu leur écho dans le salon de Rosetti. Cette naissance même et ce berceau effrayaient comme augure: l’enfant, cette Liby qui semblait innocente, fallait-il s’y fier? N’était-ce pas la révolution?

La tyrannie avait un œil ouvert sur Mme Rosetti, un espion dans sa chambre, qui ne la quittait pas. Dans ces moments d’un premier accouchement, où la jeune femme aurait besoin des soins et des bras maternels, une étrangère la soignait, mais pour la dénoncer. Pas un mouvement, pas un soupir, qui ne fût noté: une femme s’échappait par moments et courait dire à la princesse ce qu’elle avait vu ou soupçonné.

La révolution éclata à Bucharest le 23 juin, la veille même du jour où celle de Paris périt étouffée dans le sang, périt, et non pas seule! Les libertés renaissantes de toutes les nations de l’Europe en reçurent l’affreux contre-coup!

Le 22 avait été un jour brûlant, d’excessive chaleur. La nuit, l’accouchée, dans son lit, entendait d’étranges bruits, des clameurs et des sifflements, des décharges lointaines, sans savoir si c’était l’orage ou la révolution. Tout à coup les fenêtres s’ouvrent à grand bruit; les vitres se brisent, les rideaux volent. La mère, saisie, serre son enfant. Une trombe avait rasé la ville, le grand souffle de Dieu! les âmes des ancêtres? ou celle de la patrie nouvelle? La Roumanie naissait dans les tempêtes.

Un matin, une dame, une amie véritable, trop instruite de la vérité, entre et dit: «Rosetti devrait bien se cacher.» Un bruit d’armes, d’éperons, se fait bientôt entendre. Un ami entre, pâle: «Rosetti est arrêté!» A ce coup, elle ne fit paraître aucune émotion; elle serra, croisa ses deux mains sous sa couverture. On lui apporte à boire; elle boit lentement. Ceux qui l’observaient n’aperçurent nul trouble, nul signe de crainte.

Elle se contint ainsi tant qu’elle eut des témoins suspects. Le soir, deux serviteurs entrèrent, vieilles gens attachés dès longtemps à la maison des Rosetti: un Albanais, une vieille nourrice. Ils regardèrent, avec des yeux pleins de larmes, le portrait de la mère de Rosetti, morte naguère; l’accouchée avait mis ce portrait au pied de son lit, pour la voir pendant ses douleurs et s’encourager de cette vue.—«Ah! que Dieu a bien fait, disaient-ils, de prendre avec lui notre bonne dame, avant qu’elle ait vu de telles choses!» A ces paroles touchantes, Mme Rosetti ne put plus résister... son cœur s’ouvrit; des larmes abondantes lui vinrent, la soulagèrent, après ce grand effort.

La révolution eut lieu, on le sait, par le bon cœur du peuple, qui ne put laisser dans les fers ceux qui s’étaient risqués pour lui. Il força les prisons. Voilà Rosetti libre; il revenait chez lui, rassurer, consoler sa femme. Un homme tout défait l’arrête dans la rue; c’est le gendre du prince: «Sauvez le prince, dit-il, le peuple menace sa vie.» Rosetti, au fond du palais, le trouve pâle et tremblant, prêt à faire, à dire, à signer tout ce qu’on lui présente. Il signe, et de grand cœur, l’acte des libertés du peuple. Il prend pour ses ministres les hommes de la révolution.

Mais la peur succède à la peur. Le consul de Russie lui montre les armées du tzar qui vont fondre sur lui. Il veut fuir, il abdique. «Les portes sont ouvertes, dit Rosetti, c’est moi qui vous sauverai.» Le jour même, en effet, à travers un peuple frémissant, Rosetti l’emmenait en voiture. Le soir encore, il fit partir le ministre détesté du prince, plus haï que son maître. Mais, cette fois, le peuple était furieux; on ne pouvait le payer de paroles: «Qui l’a sauvé? Qui l’a sauvé?» C’était le cri général qui courait partout: «Trahison!» Rosetti paraît au balcon et dit froidement: «Qui l’a sauvé?... C’est moi!» Il y eut un moment de silence. Puis, un tonnerre d’applaudissements s’éleva de la place; le peuple fut reconnaissant de trouver en son chef sa pensée véritable, sa meilleure volonté, obscurcie un moment par la vengeance et la fureur.

Il avait bien gagné cette fois de revoir sa famille, l’enfant, la jeune mère, cette femme courageuse, adorée. Il traversa les rues, pleines d’une population attendrie, sous une pluie de bénédictions et de fleurs. Les fleurs sont rares à Bucharest. Chacun n’en a que ce qu’il cultive à sa fenêtre. Une femme, transportée, réunit son jardin en une seule couronne aux trois couleurs françaises et l’offrit à Rosetti. «Tiens, dit-il en la déposant sur le lit de sa femme; toi aussi tu l’as méritée.»