Ce que les Tartares faisaient par l’instinct de la barbarie, la Russie le fait par un machiavélisme calculé. Tous les vingt ans, elle inonde le pays et le pousse au désespoir; elle veut lui rendre désirable le suicide de sa nationalité. Ses agents ont beau jeu pour dire: «Réfugions-nous au grand empire; devenons une province russe.»

Bonne occasion d’ailleurs de refaire l’armée et de la nourrir. Ses squelettes déguenillés viennent dans cette terre promise mettre de la chair sur leurs os.

Le pays serait trop riche, malgré la dureté excessive et l’énormité des tributs. Le paysan, de ses jeûnes, de ses souffrances volontaires, des privations de sa famille, améliore la terre à la longue, élève quelques bestiaux. On se hâte d’y mettre ordre. Dès que le pays refleurit un peu, descendent les affamés du Nord.

Ceux-ci procèdent à la spoliation totale, au complet déménagement. Alors la cabane se vide de tout ce qui peut s’emporter; alors l’étable est démeublée; alors tout grain disparaît, même celui des semences. Et le désespoir devient tel qu’en 1832, sans l’action du gouvernement et les injonctions les plus fortes, la population (diminuée d’un quart en trois ans!) ne voulait plus labourer. Le pays eût été rendu à l’état de steppes tartares et cosaques; il allait redevenir une grande prairie déserte.

Le pillard s’éloigne alors à regret, mais calcule qu’on va remettre le rustre au travail et lui préparer, pour un temps prochain, une fructueuse invasion.

Le fisc le veut, et le boyard le veut, le bâton est levé; il retombe donc au travail, le malheureux, ruiné, le dos mal cicatrisé des coups qu’il a reçus des Russes, trop souvent gardant, en sa famille outragée, une blessure moins guérissable! les voilà tous au sillon. La femme noyée de larmes, malade, et qui sait? enceinte, remplace le bœuf de labour, tire avec l’homme à la charrue; le soir, couchés sur la terre froide, dans la hutte dépouillée, et soupant d’écorces d’arbres.

Que raconté-je? Le passé? Non, le présent même de juillet 1853. Cette grande exécution de la Roumanie, périodiquement saccagée, recommence en ce moment.

Populations charitables qui venez de verser sur le sort des nègres tant de larmes d’attendrissement, âmes sensibles, lectrices émues du bon Oncle Tom, n’avez-vous donc gardé aucune larme pour les blancs? Savez-vous bien qu’en Russie, en Roumanie, en général dans l’orient de l’Europe, il y a soixante millions d’hommes plus malheureux que les noirs?

Ce qui est sûr, c’est que ces blancs, infiniment plus développés, sentent d’autant mieux leur misère. La pièce la plus originale, la plus forte, la plus curieuse que la mémorable année 1848 ait donnée au monde, c’est l’enquête débattue entre les propriétaires valaques et les paysans. Aucun acte plus solennel, aucun qui ait pénétré plus avant dans les questions suprêmes auxquelles la société est suspendue. Ces paysans du Danube se montrèrent bien autrement forts de raison, d’éloquence même, que celui de la poésie. J’ose dire qu’en nul pays peut-être on n’eût trouvé à ce degré, chez les habitants des campagnes, cette noble sève primitive, cette vigueur de bon sens antique et en même temps la logique droite, perçante et sans réplique, que les modernes se figurent leur appartenir en propre.

Mais ce qui est au-dessus, ce qui tirera des larmes à tous ceux qui ont un cœur, c’est la modération et la douceur de ces infortunés Valaques. Ils ne demandèrent que la moitié de ce qui, en 1790, avait été accordé au paysan de Moldavie, pays où la terre a infiniment plus de valeur.