Un mot explique tout, et ce mot contient la Russie.

La vie russe, c’est le communisme.

Forme unique, exclusive de cette société, à peu près sans exception. Sous l’autorité du seigneur, la commune distribue la terre, la partage à ses membres, ici tous les dix ans, là la sixième année, la quatrième ou la troisième, même en certains lieux tous les ans.

Au temps ordinaire du partage, la famille qui se trouve réduite par la mort reçoit moins de terre, la famille augmentée en reçoit davantage. Elle est tellement intéressée à ne pas diminuer de nombre que, si un vieillard meurt, le vieux père, par exemple, la famille adopte un vieillard, se fait un père pour remplacer le mort.

La force de la Russie (analogue sous quelques rapports à celle des États-Unis d’Amérique), c’est qu’elle a dans son sein une sorte de loi agraire, je veux dire une distribution perpétuelle de terre à tous les survenants. On ne trouve pas beaucoup d’étrangers qui veuillent en profiter, au risque de devenir serfs. Mais les enfants viennent à l’aveugle en foule, en nombre énorme. Tout enfant qui ouvre les yeux a sa part toute prête, qu’il recevra de la commune; c’est comme une prime pour naître, l’encouragement le plus efficace à la génération.

Monstrueuse force de vie, de multiplication! épouvantable pour le monde, si cette force n’était balancée! Mais l’action de la mort n’est pas moins monstrueuse; elle a ses deux ministres, tous deux expéditifs: un atroce climat, un gouvernement plus atroce.

Ajoutez que dans ce communisme même qui encourage tellement à naître et à vivre, il y a, en récompense, une force de mort, d’improductivité, d’oisiveté, de stérilité. L’homme, non responsable, se reposant sur la commune, reste comme endormi dans l’imprévoyance enfantine; d’une charrue légère, il écorche légèrement un sol ingrat; il chante, insouciant, son chant doux, monotone; la terre produira peu; qu’importe? il se fera assigner un lot de terre de plus, sa femme est là: il aura un enfant.

De là un résultat très imprévu: le communisme ici fortifie la famille. La femme est fort aimée; elle a la vie très douce. Elle est en réalité la source de l’aisance; son sein fécond est pour l’homme une source de biens. L’enfant est bienvenu. On chante à sa naissance; il apporte la prospérité. Il meurt bientôt, c’est vrai le plus souvent; mais sa féconde mère ne perd pas un moment pour le remplacer vite, et maintenir son lot dans la famille.

Vie toute naturelle, dans le sens inférieur, profondément matérielle, qui attache singulièrement l’homme en le tenant très bas.—Peu de travail, nulle prévoyance, nul souci d’avenir.—La femme et la commune, voilà ce qui protège l’homme. Plus la femme est féconde, plus la commune donne. L’amour physique et l’eau-de-vie, la génération incessante d’enfants qui meurent et qu’on refait sans cesse, voilà la vie du serf.

Ils ont horreur de la propriété. Ceux qu’on a faits propriétaires retournent vite au communisme. Ils craignent les mauvaises chances, le travail, la responsabilité. Propriétaire, on se ruine; communiste, on ne peut se ruiner, n’ayant rien, à vrai dire. L’un d’eux, à qui on voulait donner une terre en propriété, disait: «Mais si je bois ma terre?»