Il y a, en vérité, quelque chose d’étrange à confondre, sous ce même mot de communisme, des choses si différentes, à rapprocher ce communisme d’indolence et de somnolence des communautés héroïques qui ont été pour l’Europe la défense contre les barbares, l’avant-garde de la liberté.—Les Serbes, les Monténégrins, ces populations voisines des Turcs, dans leur lutte inégale contre ce grand empire, menacés à toute heure d’être enlevés captifs, traînés à la queue des chevaux, ont cherché, au milieu de ces extrêmes périls, l’unité et la force dans une sorte de communisme. Moissons communes, tables souvent communes, l’unité fraternelle dans la vie, dans la mort: une telle communauté, on l’a bien vu par leurs combats et par leurs chants, n’a nullement énervé leurs bras ni leur esprit.

Il y a loin de là au communisme instinctif, naturel, paresseux, qui est l’état invariable de tant de tribus animales, avant que la vie individuelle et l’organisme propre se soient vigoureusement déclarés. Tels les mollusques au fond des mers; tels, nombre de sauvages des îles du Sud; tel, dans un degré supérieur, l’insouciant paysan russe. Il dort sur la commune comme l’enfant au sein de la mère. Il y trouve un adoucissement au servage, triste adoucissement, qui, favorisant l’indolence, le confirme et le perpétue.

Dans la profonde misère du serf russe et son impuissance d’amélioration, un seul côté adoucit le tableau, y semble mettre un rayon de bonheur: c’est l’excellence de la famille, c’est la femme et l’enfant. Mais là même se retrouvent une misère plus grande et le fond de l’abjection. L’enfant naît, est aimé, mais on le soigne peu. Il meurt pour faire place à un autre qu’on aime également, qu’on regrette aussi peu. C’est l’eau de la rivière. La femme est une source d’où s’écoulent des générations, pour se perdre au fond de la terre. L’homme n’y prend pas garde. La femme, l’enfant, sont-ils à lui? La vie hideuse du servage implique un triste communisme que nous avons laissé dans l’ombre. Celui qui n’a pas même son corps, n’a ni sa femme, ni sa fille. Toute génération est pour lui incertaine. Dans la réalité, la famille n’est pas.


VII
TOUT, DANS LA RUSSIE, EST ILLUSION ET MENSONGE

Le communisme russe n’est nullement une institution, c’est une condition naturelle qui tient à la race, au climat, à l’homme, à la nature.

L’homme, en Russie, n’est point l’homme du Nord. Il n’en a ni l’énergie farouche, ni la gravité forte. Les Russes sont des Méridionaux; on le voit au premier coup d’œil, à leur allure leste et légère, à leur mobilité. La pression violente des invasions tartares les a rejetés du Midi dans ce marais immense qu’on appelle la Russie septentrionale. Cette affreuse Russie est très peuplée. Celle du Midi, riche et féconde, reste une prairie solitaire.

Huit mois par an de boue profonde, et toute communication impossible; le reste du temps, des glaces, et les voyages pénibles et dangereux, si ce n’est par traîneaux. La désolante uniformité d’un tel climat, la solitude que crée l’absence de communications, tout donne à l’homme un besoin extraordinaire de mouvement. Sans la main de fer qui les tient attachés au sol, tous, nobles et serfs, les Russes fuiraient; ils iraient, viendraient, voyageraient. Ils n’ont rien autre chose en tête. Laboureurs malgré eux, et non moins ennemis de la vie militaire, ils sont nés voyageurs, colporteurs, brocanteurs, charpentiers, nomades aussi; cochers surtout, c’est là qu’ils brillent.

Ne pouvant suivre cet instinct de mouvement, l’agriculteur au moins trouve plaisir à changer et s’agiter sur place. La distribution continuelle des terres, leur passage d’une main à l’autre, font une sorte de voyage intérieur pour toute la commune. La terre ennuyeuse, immobile, est comme mobilisée, diversifiée par ce fréquent échange.

On a dit, en parlant des Slaves en général, ce qui, tout au moins, est vrai des Russes: «Nul passé, nul avenir; le présent seul est tout.»