Pourquoi?

Il a ce qu’ont très peu de peuples, une idée simple et forte de son passé, de son avenir.

De son passé.—Il se croit Romain. Il porte l’aigle romaine. Il se sent parent de Trajan.

De son avenir.—Il ne flotte nullement sur l’idée de la Révolution. Ses apôtres de 1848, dans leur extrême péril, sous le pied du colosse déjà levé, n’ont pas eu, comme nous, le loisir de sophistiquer. Ils ont dit à leur peuple: «La Révolution, c’est la liberté et la terre, la possession de la terre.» Les seules propriétés nationales qui font le tiers du pays auraient suffi pour doter toute la population agricole (Balcesco, page 53).

Avec ce simple mot, si la France eût voulu leur vendre des armes (ce qu’elle refusa obstinément), ils levaient toute la population contre la Russie. Un petit peuple qui se lève tout entier est plus nombreux que la plus grande armée du monde.

La résistance héroïque des pompiers de Bucharest prouve assez ce que ce peuple eût pu faire. Les régiments valaques de la Transylvanie comptent parmi les meilleurs de l’empire d’Autriche.

Des deux partis qui divisaient la révolution, le parti turc s’est trompé, à coup sûr; l’expérience a bien prouvé que la Turquie et l’Angleterre ne pouvaient donner aucune protection.

Le parti qu’on nommait français, l’avenir le nommera le vrai parti roumain. Quoiqu’il espérât quelque appui de la France, c’est dans la Roumanie même qu’il mettait toute sa force, dans une révolution profonde, profondément fondée. Le paysan propriétaire eût fait des efforts incroyables. La Russie, très embarrassée, n’eût jamais passé en Hongrie.

Un grand poète, un philologue illustre, et qui, sous mille rapports, a bien mérité de son pays, M. Héliade, a eu le tort très grave de ne pas reconnaître franchement que son parti s’était trompé, le tort plus grave d’insinuer que ses adversaires (les meilleurs patriotes de l’Europe!) étaient des amis de la Russie qui la servaient par une fausse exagération! Les Rosetti, les Golesco, les Bratiano, agents russes!!!

Le jour s’est fait. On comprend aujourd’hui que non seulement ils ne se trompèrent pas dans l’intérêt de leur pays, mais que leur révolution radicale et territoriale, qui armait tout un peuple d’au moins trois cent mille combattants, eût doublé la guerre de Hongrie et recréé contre la barbarie la vieille barrière du Danube, qui garda si longtemps l’Europe.