M. Jonesco: Le principe était bon, mais l’application fut mauvaise. En Moldavie, en Valachie, ce Règlement asservit le travail. Nous le détruisons.

Un Député paysan (se séparant de son parti): Sans doute, ces principes sont vrais... Mais, quant au Règlement, il n’a pas été réellement appliqué...

M. Linche: Remarquez bien cette parole!

M. Jonesco répond que le Règlement consacrait la propriété sans consacrer le travail. Il montre, d’autre part, ce que la propriété a de respectable en ce pays, la terre ayant été peuplée par colonisation, non par usurpation, par invasion, comme en Asie, en Servie, etc. Du reste, si l’on fait aujourd’hui un partage de la terre entre le propriétaire et le paysan, il serait absurde de dire qu’elle pourra être de nouveau partagée, etc. Il revient à l’ancien Règlement et l’attaque de nouveau, comme funeste aux travailleurs.

M. Linche: Je ne viens pas le défendre, Dieu m’en garde! Je ne viens pas examiner s’il a été bien ou mal appliqué. Je reconnais le droit que la nation a de se donner des lois. Je veux seulement prouver que la corvée n’était pas un servage, comme vient de le dire M. Jonesco. Le servage est l’état déplorable de celui qui n’est maître ni de lui ni de son travail, et ne peut avoir ni volonté ni propriété. Non, c’était comme une obligation de fermage; un intérêt du capital mis dans la terre et déterminé par la loi. L’application du principe a seule été mauvaise. M. Linche continue en défendant la propriété, comme fait; il ne croit pas avoir besoin, comme M. Jonesco, de dire que la terre a été autrefois achetée par ceux qui la possèdent. Radou Négrou (Rodolphe le Noir), premier prince du pays, a partagé la terre entre ses braves en récompense de leurs services militaires. D’eux sont sorties les familles héroïques des Busesco, des Calofiresco, etc., dont les propriétés nous sont venues par héritage. Je reconnais le droit qu’a la nation de faire ses lois, pourvu qu’elle les fonde sur les deux principes de la liberté du travail et de l’inviolabilité de la propriété.

Le paysan Néagou: On prétend que la corvée n’était pas un servage, que c’était comme une obligation de fermage, librement consentie! Quoi! vous me dites, par exemple: «Attelle tes bœufs, viens me conduire à Domnitsa.» Je pars, je vous conduis. Et là, au lieu d’apprécier la longueur du chemin, vous êtes quitte en me payant cinq piastres (environ trente-trois sous de France). Et il faut bien que je les reçoive. Où irais-je réclamer mon droit?... Voilà ce que vous appelez une chose de libre consentement!

Lipan (député paysan): Quel servage plus grand, messieurs? Jugez-en par ceci: ma femme accouche, personne que moi pour la soigner, elle et son enfant. Au troisième jour, arrive le gendarme, qui me fait marcher, me mène, à coups de fouet, travailler au champ (il y a dix ans, messieurs, et vous verriez encore les marques)... Là, on me fait travailler, sans me donner de nourriture, sans me permettre d’aller voir ma femme et mon enfant, ni de leur chercher à manger. Je me lamente, et ils me battent... Au temps des Turcs, le sabre frappait, tuait; il ne torturait pas comme le fouet... Nous n’en avions rien lu, de votre Règlement, et nous l’avons senti tout à coup sur le dos.

—Oh! oui, disent les députés paysans. Le Règlement a été un servage.

Lipan: Une autre fois, ma femme et moi nous sommes enlevés pour le fauchage, tenus là, avec l’homme armé derrière nous. Et nous avions laissé un enfant de trois mois, un enfant qui ne dit encore ni mère, ni père, à l’ardeur du soleil, avec des guêpes à la bouche, mangé des mouches et des cousins... Est-ce là un esclavage?... Du matin jusqu’au grand midi, ma femme n’a pas pu aller allaiter son enfant.

M. Linche: Je ne nie pas, monsieur, que le Règlement n’ait été sévère. Mais l’usage et l’application ont été pires encore... Oui, la propriété est sacrée, et le travail encore plus. Je regrette seulement que ceux qui devaient pacifier travaillent à irriter les plaies plus qu’à la pacification.