XI
RÉSISTANCE HÉROÏQUE DE KOSCIUSZKO.—IL SUCCOMBE (1794)

Les villes, Varsovie, Wilna, s’affranchissaient par des combats héroïques; mais les villes comptent pour peu en Pologne. Le sort de la révolution tenait à la part qu’y prendraient les propriétaires nobles établis dans les campagnes.

Ils semblaient comme enchaînés par une double terreur.

D’une part, l’armée russe entrait, armée barbare qui venait de faire la guerre de Turquie, et d’y mériter une réputation exécrable par le massacre immense d’Ismaïlow, la plus grande destruction d’hommes qui eût été faite depuis des siècles dans une ville prise d’assaut. Les Russes, très nombreux, tenaient la campagne, brûlaient les villages, pillaient et ravageaient tout.

L’autre terreur qui semblait paralyser la Pologne lui venait de la France même, des récits épouvantables, horriblement exagérés, que les émigrés faisaient partout de notre révolution. La noblesse polonaise, effrayée par ces récits, ne savait ce qu’elle devait craindre le plus de ses paysans ou des Russes. Elle eut le tort grave de méconnaître l’extrême douceur qui distinguait, entre toutes les populations, le paysan de Pologne. Elle n’eut pas foi au peuple. C’est pourquoi elle a péri.

Il faut dire qu’autour des nobles il y avait tout un monde de gens intéressés à entraver la révolution, un monde d’économes, d’intendants, de gens d’affaires, qui sentaient bien qu’elle entraînait l’émancipation de la classe agricole, et changeait de fond en comble l’ordre de choses qui favorisait leurs rapines. Sous le prétexte des travaux agricoles, ils déclarèrent que la levée en masse était impossible, et retinrent les paysans. Kosciuszko, s’étant borné à demander seulement un homme sur cinq familles, n’en fut pas mieux obéi. On persécuta les familles des paysans qui partaient. Plusieurs, craignant également la révolution et les Russes, avaient pris ce moyen terme de présenter leurs paysans à la revue du matin, mais de les faire sauver le soir.

Dans sa déclaration du 7 mai 1794, Kosciuszko se jette dans les bras du peuple. Dans cet acte remarquable, le paysan est déclaré libre de quitter la terre qu’il cultive pour aller où bon lui semble, et le propriétaire non libre de lui ôter cette terre, s’il remplit les conditions fixées par la loi. Aux termes de ces conditions nouvelles, le travail dû par le paysan au propriétaire est diminué d’un tiers, et, en certains cas, de moitié. Les propriétaires qui demanderaient davantage sont menacés des tribunaux.

Cet acte, qui défend au propriétaire d’ôter au paysan la terre qu’il cultive, paraissait sanctionner, par l’autorité de la loi, l’opinion qu’ont généralement les serfs slaves (Polonais et Russes), qui se regardent comme les antiques et légitimes propriétaires du sol. Les serfs russes disent souvent: «Nos corps sont aux maîtres, mais la terre est à nous.»

L’acte de Kosciuszko était en cela bien plus populaire que la loi française ne l’a été plus tard dans le grand-duché de Varsovie. Elle n’a eu aucun égard pour ce lien antique entre le paysan et la terre. Elle lui permet d’aller où il veut, mais en abandonnant le sol où depuis des siècles il a mis sa sueur et trouvé sa vie: cette loi d’émancipation n’est, dans la réalité, qu’une autorisation d’errer, de mendier, de mourir de faim.

A cette noble et humaine propagande de Kosciuszko, les Russes opposèrent un machiavélisme diabolique. Ils firent écrire par l’indigne roi de Pologne un manifeste aux seigneurs, où il les effrayait des conséquences de cette révolution jacobine. Et, en même temps, les Russes, employant un moyen plus que terroriste, couraient la campagne en criant aux paysans polonais: «Pillez avec nous.»