Les ravages dépassaient tout ce qu’on peut imaginer. Les armées russes, suivies d’un nombre immense de chariots, enlevaient tout, à la lettre, les objets même sans valeur et les plus insignifiants. Un prisonnier polonais vit avec étonnement qu’un général russe, qui avait amené avec lui sa famille dans cette guerre à coup sûr, emportait, avec des magasins énormes de dépouilles de toute sorte, jusqu’à des fourgons remplis de jouets d’enfants, dont on amusait son fils.

Il ne faut pas oublier que cette invasion de la Pologne était, pour les courtisans des trois cours co-partageantes, ce qu’on appelle une affaire, comme le fut, pour les courtisans de Louis XIV, la Révocation de l’Édit de Nantes.

Les favoris de Catherine, de l’empereur et du roi de Prusse demandaient d’avance telles terres polonaises, et se les faisaient assigner. Ce dernier prince, qui eut la plus petite part au partage, donna à ses courtisans pour quatre-vingts millions de biens dans le duché de Posen. Qu’on juge du brocantage qui se fit à Saint-Pétersbourg, entre les amants de Catherine et ceux qui, par eux sous leur nom, faisaient des affaires. Le palais, l’alcôve, le lit de la vieille, étaient un marché, une bourse.

Les Russes ne se présentèrent jamais devant l’armée polonaise sans être au moins quatre contre un; ajoutez que c’étaient des soldats formés, aguerris, contre de simples paysans. Jamais Kosciuszko, dans toutes ses divisions, n’eut, au total, plus de trente-trois mille hommes. Eût-il vaincu les Russes avec ce faible nombre, la Prusse et l’Autriche étaient là derrière pour les soutenir et les relever.

En 92, l’Autriche avait arrêté la victoire de Kosciuszko; en 94, ce fut la Prusse qui vint la lui arracher. Le 6 juin, Kosciuszko, poursuivant les Russes, les atteint sur les confins du palatinat de Cracovie; il rompt leur cavalerie, il entame leur infanterie, il prend plusieurs de leurs canons... Au milieu de la victoire, on aperçoit à l’horizon une armée de vingt-quatre mille Prussiens, conduits par le roi en personne. On ordonne la retraite, qui allait être une déroute, si Kosciuszko ne l’eût couverte par plusieurs charges vigoureuses qui arrêtèrent l’ennemi; il eut deux chevaux tués sous lui, et faillit dix fois périr.

Ce revers était dû à la trahison des éclaireurs de Kosciuszko, qui lui laissèrent ignorer l’approche des Prussiens. La trahison livra aux Russes la ville de Cracovie. Le dictateur de Pologne, dans un tel péril, avait certainement droit d’organiser une justice rapide et sévère qui fit trembler sous le glaive les amis de l’ennemi.

Le temps lui manqua, la fermeté peut-être. Le peuple fit, dans sa fureur, ce que l’autorité n’avait pas fait dans sa justice. Le 9 mai, ceux de Varsovie dressèrent trois potences et pendirent trois traîtres, entre autres le principal agent de Catherine, le tyran de la Pologne, l’évêque Kossasowski.

Le 25 juin, à la nouvelle de la prise de Cracovie, un millier d’hommes environ se portent de nouveau aux prisons; on en tire sept prisonniers, dont plusieurs, malheureusement, moins coupables de trahison que de faiblesse, étaient loin de mériter la mort. L’aveugle fureur du peuple les confondit, et ils périrent tous.

Le coup fut terrible pour Kosciuszko. «J’aimerais mieux, disait-il, avoir perdu deux batailles.» Cette révolution jusque-là si pure, elle était souillée! Ce drapeau, près de périr, il allait tomber dans le sang!...

L’effet politique d’un tel acte était d’ailleurs déplorable. C’était le moment où l’on accusait Kosciuszko, Kollontay et Potocki de vouloir organiser un grand massacre de nobles. Pouvait-on espérer que ceux-ci, ainsi alarmés, enverraient leurs paysans?