Kosciuszko, pour périr, voulut périr juste. Son pouvoir de dictateur, que, du reste, il laissait trop aisément contester, il le fit valoir ici. Il ordonna de punir les meurtriers, et fut obéi. Le peuple de Varsovie eut hâte de se laver lui-même; mais, comme dans une situation malheureuse tout devient malheur, cette punition eut l’effet d’enhardir les amis de l’étranger.

Poussé par les forces énormes des Russes et des Prussiens, très peu secouru des siens, il reculait sur Varsovie. Ses ennemis ont avoué l’admirable génie militaire qu’il montra dans cette retraite, spécialement son habileté à couvrir la capitale. Le roi de Prusse la menaçait, et devait donner l’assaut le 1er septembre, lorsqu’une nouvelle vint rassurer Varsovie. D’une part, la Pologne prussienne s’était soulevée; d’autre part, la Lithuanie armait contre les Russes. Russes et Prussiens s’éloignèrent.

Court répit, fatal. Varsovie était réservée à tomber sous un ennemi plus barbare que l’Allemand. La fanatique armée de Souwarow arrivait avec des ordres de mort. Souwarow a toujours déclaré que c’était sur l’ordre exprès de sa gracieuse souveraine qu’il avait exécuté le massacre de Varsovie, comme auparavant celui d’Ismaïlow.

Cette armée marchait en deux divisions: celle de Fersen, celle de Souwarow. Kosciuszko, affaibli par des détachements qu’on l’avait forcé de faire, n’avait en tout que sept mille hommes. Il fit observer Souwarow avec deux mille hommes, et lui-même, avec quatre mille, essaya de battre Fersen.

Tout le monde voyait très bien qu’il s’agissait de périr, d’honorer le dernier jour par un glorieux coup d’épée. Kosciuszko fit une revue, et dit: «Parte qui voudra!» Il n’y eut pas un homme qui voulût l’abandonner.

Instruit dans la nuit du 4 au 5 octobre que le général russe Fersen avait passé la Vistule à la faveur d’un grand brouillard, et n’était plus qu’à vingt lieues, il résolut de l’atteindre avant sa jonction avec Souwarow. Il ne communiqua le secret de son départ qu’au grand chancelier Kollontay et au jeune Niemcewicz, qui devait l’accompagner. Niemcewicz savait si bien qu’il allait à la mort, qu’il ôta de son doigt sa bague et la remit à Potocki: «Gardez-la-moi jusqu’au retour», lui dit-il en souriant.

Dans ses intéressants Mémoires, il fait une triste peinture du pays qu’il traversa dans cette course pour joindre l’ennemi. Les haltes étaient dans des palais où toutes choses, papiers, tableaux, meubles, jonchaient le sol, hachés par le sabre des Cosaques. Quelques vieux portraits d’ancêtres pendaient aux murailles, mais découpés, mutilés, comme la Pologne elle-même; les pillards s’étaient amusés à crever les yeux de ces vénérables palatins. Le hasard voulut que le premier de ces palais dévastés où s’arrêta Kosciuszko fût précisément celui de la princesse L... C’était maintenant le nom de celle qu’il avait tant aimée!

Il avait quatre mille hommes, Fersen quatorze mille; mais la supériorité de celui-ci était bien plus grande encore, comme artillerie. Les Polonais, qui n’avaient que vingt petites pièces, ne pouvaient pas faire grand’chose contre soixante canons russes du plus fort calibre. Fersen, à vrai dire, eût pu se dispenser de combattre. De la plaine où il avait établi ses batteries, il rasait tout à son aise la position de Kosciuszko. Ajoutez que les Polonais, ayant peu de munitions, ne purent même continuer le feu. La disproportion des moyens de toute sorte était telle entre les deux armées, que Fersen ne daigna même pas monter à cheval; il resta sans épée, dans son habit de peluche rouge, l’habit le plus bourgeois du monde.

La plus grande difficulté pour les Russes, ce fut d’avancer et faire avancer le canon dans les terrains marécageux où il enfonçait. Mais enfin leur cercle immense resserra, enveloppa de trois côtés la petite armée. L’infanterie polonaise, jeune milice, levée d’hier, eut là une fin sublime. Éclaircie par les boulets, emportée par la mitraille, ce qui en restait soutint, immobile, l’attaque de l’arme blanche, le choc et l’affreuse approche des quatorze mille baïonnettes. Un témoin oculaire qui, le lendemain, les vit, déjà dépouillés, couvrir de leurs grands corps blancs la place où ils combattirent, le sol de leur pauvre patrie si bravement défendue par eux, en eut le cœur déchiré, et garda la plus poignante, la plus ineffaçable impression de douleur.

Kosciuszko, essayant de sauver au moins la cavalerie, avait eu plusieurs chevaux tués sous lui; il finit par monter un mauvais cheval, qui glissa et le fit tomber au bord d’un marais. Il se relevait quand une nuée de Cosaques s’abattit sur lui. Ils n’eurent garde de reconnaître le dictateur de Pologne dans cet homme mal vêtu. Ils lui portaient des coups de lance, en lui criant: «Rendez-vous!» Mais il ne répondait pas. L’un d’eux alors, approchant et le prenant par derrière, lui déchargea un furieux coup de sabre, qui lui fendit la tête et le cou jusqu’aux épaules. Sous cette épouvantable blessure, il tomba, et ils le crurent mort.