XII
CAPTIVITÉ, EXIL, VIEILLESSE ET MORT DE KOSCIUSZKO (1794-1817)

La Russie de ce temps-là, comme celle d’aujourd’hui, avait une fabrique d’histoires et de nouvelles fausses, de faits controuvés. Nos émigrés, qui affluaient alors chez elle, aidaient à l’œuvre de mensonge et mentaient avec esprit. On répandit dans les gazettes, bien plus, on mit en chansons, en complaintes, une fiction que la crédulité publique adopta docilement. Elle fut d’autant mieux reçue qu’elle était pathétique, touchante; elle arrachait les larmes.

On supposa que l’infortuné Kosciuszko, se sentant blessé à mort, n’essayant plus de résister et laissant tomber son arme inutile, aurait désespéré de tout, et laissé échapper ce mot: Finis Poloniæ.

C’était parole de mourant, parole vraie, disait-on, de ces mots qui s’arrachent quand l’homme, dégagé de tout, n’écoute plus que la vérité. Le héros de la Pologne, celui dont le cœur fut la Pologne elle-même avouait qu’elle était finie, l’abandonnait au destin, la léguait à son vainqueur.

Kosciuszko resta deux ans aux prisons des Russes, puis longtemps en Amérique, et ignora tout. La tradition mensongère eut le temps de se répandre et de s’affermir. En 1803, elle fut reproduite encore dans une histoire par M. de Ségur, l’ancien courtisan de Catherine, l’aimable poète qui fit l’épitaphe de son chien. Alors seulement Kosciuszko réclama avec force, avec indignation, contre ce mensonge.

Comment, en effet, supposer que ce grand homme, qui était la modestie même, aurait dit cette parole orgueilleuse que, «lui mort, tout était mort, et la Pologne finie!»

Un tel mot, indigne dans la bouche de tout Polonais, eût été, dans celle de l’homme à qui la Pologne avait remis ses destinées, un crime, une trahison.

Cette réclamation, si juste, passa presque inaperçue ou fut étouffée. Toute la littérature (qui n’est que copie, routine et redites) répète encore invariablement le mot d’invention russe: Finis Poloniæ.

Voici en réalité comment les choses se passèrent. Kosciuszko avait reçu plus de coups qu’il n’en faut pour tuer un homme; le dernier l’assomma, il ne souffla mot. Il resta vingt-quatre heures sans connaissance, sans pouls et sans parole. Les Cosaques l’environnaient et se désespéraient de l’avoir tué. Ils savaient parfaitement des paysans polonais que c’était le père du peuple. On ne parlait que de sa simplicité héroïque et de son amour des pauvres. Tous les Russes commençaient à le regarder comme un saint.