Catherine, humaine ou inhumaine, au gré de sa politique, ordonna deux choses: à Souwarow de donner aux Polonais une leçon sanglante, et il en résulta le massacre de Varsovie, où dix mille hommes, femmes et enfants furent égorgés pêle-mêle; mais en même temps elle ordonna à Fersen d’avoir les plus grands égards pour Kosciuszko. La sensible Catherine, le fit venir tout près d’elle, pour le mieux soigner; on ne tarissait pas en éloges de son humanité; on appelait Kosciuszko le favori de l’impératrice. Tout le monde y était trompé, au point que certains Polonais s’adressèrent à Kosciuszko pour qu’il obtînt leur liberté!...

Quoi qu’il en fût de cette bienveillance apparente ou réelle, il ne se rétablissait point. Le sang qu’il perdait toujours le tenait dans une extrême faiblesse; une de ses jambes avait perdu le mouvement, et ses facultés intellectuelles étaient comme paralysées. Il a dit jusqu’à la mort qu’il regrettait d’avoir été si mal soigné des chirurgiens russes. Faut-il croire qu’il n’y eût aucun homme habile dans ce grand empire? ou bien que les gens habiles, ne sachant trop la pensée réelle de leur maîtresse, n’osèrent guérir Kosciuszko?

Au bout de plus de deux ans de captivité, Kosciuszko, toujours saignant, la tête entourée de bandages, voit entrer tout à coup une espèce de Tartare, petit, fort laid et sans nez.

C’était le nouvel empereur, Paul Ier. Sa mère, l’auguste Catherine, avait rendu son âme au diable. «Vous êtes libre, lui dit Paul; si vous ne l’êtes dès longtemps, c’est que je ne l’étais pas moi-même.» Kosciuszko ne disait rien; il restait muet de saisissement; il semblait rêver et cherchait à ramener péniblement ses idées. Enfin, revenant à lui-même: «Et mes amis seront-ils libres?» demanda-t-il à l’empereur.

Celui-ci n’était guère moins saisi à regarder Kosciuszko. Pauvre paralytique, malade, et singulièrement affaibli d’esprit, très nerveux, facile aux larmes, plein de défiance, de croyances enfantines, se croyant entouré d’espions, il aurait brisé les cœurs les plus durs. En l’examinant attentivement, on voyait qu’il était blessé, mais plus que le corps, au plus profond de son être moral.

En voyant ce triste débris, le tzar lui-même et son fils Alexandre sentaient venir les larmes. Alexandre pleurait sans parler.

Ce pauvre Tartare, Paul, qu’ils ont étranglé comme son père, était un peu fou, comme lui; mais il avait le cœur honnête. Il avait été fort contraire au partage de la Pologne. «Maintenant, comment la rendre, disait-il, cette Pologne? La Prusse et l’Autriche voudront-elles aussi rendre leur part?... Là est la difficulté!»

Ces bonnes dispositions de Paul furent singulièrement atténuées dès le lendemain par les traîtres polonais qui, ayant livré leur pays aux Russes, étaient indignés de voir Paul honorer Kosciuszko. On ne lui rendit la liberté qu’à condition de recevoir de l’empereur un don considérable de terres. A ce prix, il lui fut permis de passer en Amérique. L’impératrice, femme de Paul, belle et politique personne, fut très caressante pour lui au départ; elle voulut lui dire adieu; on amena le paralytique à travers les appartements, dans la même chaise roulante qui avait servi à Catherine; la jeune impératrice le pria de lui envoyer des graines de l’Amérique, et lui donna une superbe machine à tourner: c’était le seul amusement de Kosciuszko dans son immobilité.

Son premier soin, en mettant le pied sur le sol américain, fut de remercier l’empereur et de lui rendre les terres qu’il tenait de lui. Les États-Unis, reconnaissants pour leur ancien défenseur, lui payèrent pour solde et indemnité de ses services une somme de cent cinquante mille francs. Il en consacra la moitié à affranchir les paysans des corvées dans une petite terre de Pologne qu’avait sa famille, l’autre à une fondation pour le rachat des nègres et l’éducation des jeunes filles de couleur.

Rien ne prouve mieux l’originalité réelle du caractère de Kosciuszko que la vive impression qu’il faisait sur le peuple, les simples, les barbares, tandis que les beaux esprits, les littérateurs de métier, ne pouvaient rien trouver en lui. Nodier, qui le vit à Paris, le trouva ennuyeux; il l’appelle «un Tartare maussade». Au contraire, en Amérique, les sauvages l’avaient accueilli avec la plus vive admiration; ces races si malheureuses, mais véritablement héroïques, ne se trompent point sur les héros. Le chef des Creecks s’était voué à lui, à la vie et à la mort; au seul nom de Catherine, au récit de ses machinations, il brandissait sa hache dans la plus terrible fureur. Il s’écriait: «Elle ne sait pas, cette femme, ce que mon ami peut encore faire!»