Kosciuszko, si bien traité en Amérique, était trop loin de la Pologne. Il vint s’établir en France, à Fontainebleau, dans une solitude profonde, chez un Suisse, son intime ami. Il y reçut les plus grandes consolations qu’il pût avoir en ce monde; de là il suivit des yeux un merveilleux phénomène, la renaissance militaire de la Pologne, le sublime démenti que nos légions polonaises donnèrent au mensonge des Russes: Finis Poloniæ. Ces légions, mêlées aux nôtres, firent retentir toute l’Europe de leur chant national: «La Pologne n’est pas morte; en nous, elle vit encore.»

La jeune république de Rome, qui devait en grande partie sa délivrance aux légions polonaises, leur offrit en reconnaissance le sabre de Sobieski, qu’elle gardait dans ses sanctuaires; le général des légions, l’illustre Dombrowski, l’offrit en leur nom à Kosciuszko.

Cette arme, appendue aux murs de l’humble maison du grand homme, devait y rester inactive. Kosciuszko ne voulait servir ni Alexandre ni Napoléon. Il savait trop que les deux maîtres du monde ne feraient rien pour la Pologne.

Kosciuszko, dans sa simplicité apparente, jugeait parfaitement Napoléon. Il disait aux officiers polonais qui venaient le visiter qu’ils devaient espérer dans la France, mais non dans l’Empereur. Quel pouvait être, en effet, le libérateur de la Pologne dans sa situation terrible? un puissant émancipateur, un hardi révolutionnaire. L’indépendance nationale n’y sera fondée jamais que sur une révolution radicale et profonde. L’attendre de celui qui venait de détruire la révolution française, c’eût été chose insensée.

Lorsque Napoléon, vainqueur de la Prusse, se trouva devant la Pologne, aux portes de cet immense et redoutable monde du Nord, il lui aurait été utile de tirer Kosciuszko de sa retraite. En réalité, il ne savait pas bien lui-même ce qu’il voulait. Kosciuszko était le drapeau national de la Pologne; on ne pouvait les séparer, car c’était la même chose. Napoléon voulait montrer ce drapeau, mais nullement garantir cette nationalité.

Déjà il avait eu l’idée singulière de mettre Kosciuszko dans cette collection de fossiles qu’on appelait le sénat. A quoi le héros indigné répondit assez brusquement: «Au sénat? Et qu’y ferai-je?»

En 1806, nouvelle tentative. Il lui envoie, qui? Fouché. Le choix seul d’un tel agent était une chose indigne. Envoyer cet homme de police, de trahison et de sang dans cette pure et sainte maison!... Eh! comment laver la place où il aurait mis les pieds?

Ceux qui ont souvenir de la violente et terrible police de Bonaparte, savent l’impression sinistre que l’entrée de cette police jetait dans une maison. C’est sur cela apparemment que l’on comptait. On croyait terrifier, non Kosciuszko, mais la famille Zeltner, au sein de laquelle il vivait, famille étrangère et d’autant plus exposée aux vexations. On comptait sur l’ascendant que cette famille effrayée aurait sur son hôte. Il n’en fut pas moins ferme.

«Je ne me mêlerai pas de vos entreprises sur la Pologne, dit-il, si vous ne lui assurez un gouvernement national, une constitution libérale et ses anciennes limites.—Et si l’on vous y conduit de force? dit brutalement l’homme de police.—Alors je déclarerai que je ne suis pas libre.—Nous nous passerons bien de vous.»

On sut en effet s’en passer. Dans une proclamation menteuse du 3 novembre 1806, l’Empereur faisait dire aux Polonais: «Bientôt Kosciuszko, appelé par Napoléon-le-Grand, vous parlera par ses ordres.» Entouré par la police des Fouché et des Savary, Kosciuszko, dans l’isolement où on le tenait, ignora longtemps l’abus que l’on faisait de son nom. L’eût-il su, par quel journal, par quelle voie de publicité aurait-il pu faire connaître son démenti dans cette Europe muette?