Napoléon, on le sait, ne fit rien pour la Pologne, rien pour ses libertés intérieures ni extérieures. La loi française, prenant le paysan polonais pour un fermier, le déclarait libre, c’est-à-dire libre de partir en quittant la terre qui le faisait vivre. Elle ne comprit pas le lien antique qui constitue au paysan une sorte de co-possession. S’il est attaché à la terre, la terre aussi lui est attachée. Cette loi fut, par ignorance, très partiale pour le noble, lui reconnaissant des droits sans devoirs, le considérant comme propriétaire sans conditions.
Enfin tombe Napoléon, et la France est punie des fautes de l’Empereur. L’invasion barbare inonde nos campagnes. Les Cosaques se répandent partout. Les voilà à Fontainebleau. On montre encore dans la forêt la caverne où se réfugiaient les femmes tremblantes.—Ces désastres brisaient le cœur de Kosciuszko, il ne put les supporter. Il va sans armes au-devant des pillards, ils les trouve qui s’amusaient à brûler les malheureuses chaumières d’un village inoffensif. Il fond sur eux hardiment, et, saisissant sur plusieurs l’uniforme polonais: «Malheureux! quand je commandais de vrais Polonais, pas un ne pensait au pillage!...—Et qui donc es-tu, toi qui parles? disaient-ils, le sabre levé.—Le général Kosciuszko.»—Voilà des hommes terrassés... Ils se mettent à éteindre l’incendie qu’ils ont allumé. Les Russes viennent de toutes parts en pèlerinage à la maison de Kosciuszko, en tête l’hetman des Cosaques, le vieux Platow, qui ne se rappela jamais cette entrevue sans que ses yeux fussent humectés de larmes.
On sait l’état tout mystique où se trouvait l’empereur Alexandre après sa miraculeuse délivrance de Moscou et son improbable victoire sur celui qui avait apparu ici-bas comme la victoire elle-même. Il croyait devoir tout à Dieu. La première idée de la Sainte-Alliance fut véritablement sincère. Mais cette alliance ne pouvait être vraiment sainte, à moins d’expier, de rendre le bien mal acquis. Là était la difficulté. Quelle serait l’année normale à laquelle on reviendrait? Si c’était 89, on retrouvait là, il est vrai, la vieille monarchie française, mais aussi on retrouvait, on devait recomposer la république de Pologne. Si c’était 94, il n’y avait point de Pologne; mais alors il fallait refaire une grande France républicaine, qui embrassait les Pays-Bas, la Hollande, la Savoie et Gênes. On finit par y renoncer. On fit une Sainte-Alliance sans aucune base morale. L’Europe légitime et monarchique se constitua en plein vol, chacun gardant ce qu’il avait pris et sa mauvaise conscience.
Alexandre conservait encore une velléité d’être juste. Quand il vit Kosciuszko: «Que voulez-vous?» lui dit-il.—Kosciuszko, sans parler, trouvant une carte sur la table, mit le doigt sur le Dnieper, l’ancienne frontière de Pologne.—«Eh bien! il en sera ainsi.»
On a douté de cette réponse; mais Kosciuszko lui-même, dans une lettre au prince Adam Czartorysky (13 juin 1815), affirme qu’Alexandre lui fit, à lui et aux autres Polonais, la promesse d’étendre la Pologne jusqu’au Dnieper et à la Dwina.
L’exaltation religieuse d’Alexandre, à cette époque, rend la chose tout à fait croyable. Il voulait restituer. Un jour, dans une réunion nombreuse de dames russes, il saisit un crucifix qui pendait à la muraille, et jura que de la Pologne il ne garderait pas seulement l’espace qu’il indiquait: c’était le creux de sa main. Les dames, dans leur étrange patriotisme, se mirent à pleurer.
Elles ne savaient pas que c’est justement la Pologne possédée injustement qui empêche et empêchera toute amélioration en Russie.
Kosciuszko demandait que les paysans fussent graduellement affranchis dans l’espace de dix ans, et qu’on leur garantît leurs terres. Alexandre fermait l’oreille. Un tel changement en Pologne eût entraîné en Russie une immense révolution.
Kosciuszko ne tarda pas à voir que l’Empereur ne ferait rien de ce qu’il avait promis. L’aspect des troupes alliées qui mangeaient la France lui était intolérable. Il passa en Suisse. C’est de là qu’il écrit (dans sa lettre à Czartorysky) ces nobles et tristes paroles: «L’Empereur a ressuscité le nom de Pologne; mais le nom n’est pas assez... Je me suis offert en sacrifice pour ma patrie, mais non pour la voir restreinte à ce petit territoire qu’on décore avec emphase du nom de Pologne.»
Ses derniers jours se passèrent dans une grande mélancolie. Il ne pouvait, il ne voulait point revoir sa patrie telle qu’on l’avait faite. Non marié, sans famille que celle de son hôte, il arrivait au terme de l’âge, et se voyait bientôt mourir sur la terre étrangère. Quelqu’un lui ayant dit un jour les vers français si connus: