XIV
COMMENT ON DÉTRUIT LA RUSSIE
L’historien de la Russie, Karamzine, s’arrête à l’entrée du siècle de Pierre-le-Grand, au seuil de la période brillante et funeste où la Russie va grandir comme empire, baisser comme race et nation, achetant l’éclat extérieur par la perte de sa vitalité native.
On sait que ce vrai Russe, dans les mémoires confidentiels qu’il adressait à l’empereur Alexandre pour combattre ses velléités libérales, ses pensées d’émancipation, ne niait pas que la Russie n’eût pu, à d’autres époques, être amenée à la liberté. Mais, disait-il, l’immense extension qu’a prise parmi les Russes l’usage des spiritueux, le succès effrayant qu’a eu partout dans l’empire l’établissement de la ferme impériale des eaux-de-vie, sont loin de le préparer à l’émancipation.
L’observation de Karamzine est juste. Seulement il s’arrête à un signe extérieur; il fallait entrer plus avant, chercher ce que veut dire ce signe. Si le Russe se plonge, se perd dans l’eau-de-vie, s’il achète un moment d’oubli au prix d’une dégradation durable et d’un abaissement progressif de la race elle-même, c’est qu’il a achevé de perdre ce qui, jadis, eût soutenu son âme.
Les Russes distingués que je connais, généreux, spirituels, sont tellement cultivés, ils ont tant vécu de la vie et des livres de l’Occident, qu’ils paraissent avoir très peu le sentiment de leur peuple. Ce sont des Français, et brillants, mais nullement des Russes. Je ne vois pas en eux la profondeur naïve qu’il faudrait posséder pour suivre et bien comprendre la décadence et la mort morale de cette population infortunée.
En trois siècles, les plus brillants du monde, où l’invention a tout au moins doublé le patrimoine scientifique du genre humain, seule, la Russie n’a rien donné. Elle est restée muette dans ce grand concert des nations.
Triste signe, quoi qu’on dise. On cite les Romains, «qui ne savaient que combattre et gouverner». On se trompe. Les Romains ont couvert le monde de monuments utiles; ils l’ont doté de ce vaste système de lois que nous suivons encore. Ils vivent par leurs œuvres. Mais que la Russie disparaisse, quel monument restera d’elle? C’est une tente dressée aujourd’hui au milieu du désert, qui peut se replier demain.
Est-ce la faute du peuple russe, s’il est resté stérile? Non, sans doute. Et quel autre aurait été fécond en souffrant ce qu’il a souffert?
Nulle part il n’y a plus d’esprit que dans la haute société russe. Le peuple, c’est bien plus, il a une variété de facultés, une souplesse d’action, un esprit de ressources, un génie multiforme, qui étonne et charme parfois. Comment a-t-il gardé encore ces dons heureux, à travers les épouvantables épreuves qu’il a subies? C’est ce qu’on ne peut s’expliquer.