C’était, nous l’avons dit, un peuple tout méridional de race et de génie, aimable plus que fort, peu moral, médiocrement solide, mais doux, docile, aimant facilement.

La réputation très peu méritée de force et de résistance qu’il a dans l’opinion européenne tient de ce qu’on juge le Russe uniquement par le soldat russe, oubliant que la Russie a toujours opposé de vieux soldats à nos jeunes troupes, et qu’on met vingt années à former ces soldats. On ne leur donne cette fixité automatique qu’en les tenant toute la vie sous le drapeau, disons mieux, sous le bâton. Voilà comme on fixe le Russe; on fait le soldat, on tue l’homme. Par cette affreuse discipline, on a une machine, plus d’âme; le Russe a disparu.

Ce peuple, en deux cents ans, a subi trois opérations atroces dont la moindre pourrait amener l’extermination du génie d’un peuple.

Vers 1600, à l’époque où le servage disparaît dans l’Europe, il commence en Russie. Ce peuple, le plus mobile de tous, est incorporé à la terre, enraciné à la glèbe. Et le siècle n’est pas écoulé, qu’à cette fixité du serf agricole s’ajoutent toutes les misères et les abjections du servage.

Vers 1700, au moment où les nationalités modernes se distinguent et se déterminent avec tant d’originalité et de vigueur, Pierre-le-Grand (ou Pierre le copiste?) déclare la guerre à la nationalité de sa patrie; il défend aux Russes d’être Russes, les tond, en fait des Allemands. Une effroyable invasion d’intrigants étrangers s’empare de la Russie. Ils n’en sont pas sortis: ils règnent. Ils ont remplacé la noblesse. Hommes de cour et favoris, bureaucrates et seigneurs, d’une double tyrannie impériale et seigneuriale, ils ont écrasé, aplati l’âme russe. Ils n’ont pu la germaniser; ils l’ont anéantie.

Voilà la seconde opération. La troisième, que j’expliquerai tout à l’heure, la plus cruelle des trois peut-être, est celle qui s’accomplit en ce moment dans la propriété et dans les conditions du servage. Ici encore et plus que jamais, on verra la Russie marcher, pour la troisième fois, au rebours de l’Europe. Sous son immobilité apparente, elle va à reculons dans la barbarie, affreux progrès contre nature; le servage n’est plus assez barbare, elle retourne à l’esclavage antique[[2]].

Le plus étrange dans ces tristes nouveautés si contraires à l’esprit européen, c’est que la Russie se figure imiter l’Europe. Et d’abord l’Allemagne. Le profond génie allemand dans ses trois idéalités, philosophie, musique, poésie, est justement ce qu’on copie le moins. L’Allemand, non idéaliste, est une triste nature d’homme. C’est celui-là que la Russie adopte. Le commis et le caporal, l’écritoire et le bâton, voilà ce qu’elle a pris de l’Allemagne.

Le servage s’est cruellement appesanti, devenant pédantesque et systématique comme l’intendant allemand qui maintenant régit les terres. Le maître russe, léger, variable et fantasque lui-même, passait aux serfs plus d’une fantaisie. L’Allemand ne passe rien. Sous sa discipline ennuyeuse est mort d’abattement le pauvre génie slave, avec sa mobilité indépendante, ses douces mélodies, sa légère existence, libre comme l’oiseau des bois.

Ce chant mélancolique d’un homme qui paraît vif et gai, c’était l’âme même du Slave. Lui fini, tout finit. Sombre empire du silence, à peine y entend-on, aux profondes forêts, quelques notes anciennes qu’on dit à demi voix. La langue sèche, la parole tarit dans cet empire. Voyez la nation des Cosaques, nation poète jadis, elle est devenue muette du jour où elle tomba aux mains glacées de la Russie.

On put croire deux fois que ce peuple, réveillé, raffermi, prendrait l’essor, rentrerait dans la vie, se classerait parmi les nations. Souwarow, un vrai Russe, un fou rusé, bouffon, dévot, suscita l’âme russe lui donna un moment d’élan. Napoléon et 1812, le danger de la sainte Moscou, le tzar appelant ses enfants, tirant les reliques du sanctuaire et les faisant porter devant l’armée, ce fut un puissant ébranlement populaire. L’impression fut forte aussi d’aller en France, de voir Paris, le Moscou de l’Ouest, d’apprendre que la Russie n’est pas toute la terre. Un rêve en est resté et une transmission de récits. Rien n’indique pourtant qu’il en soit sorti des légendes. L’âme russe est trop malade et souffre trop pour se jouer ainsi aux fleurs de poésie. Elle est plutôt tournée à la négation.