Une chose grave, qui les a frappés, c’est d’apprendre à la longue que leur tzar a brûlé Moscou. Longtemps, dans leur respect, dans leur sentiment filial, ils ont nié absolument que leur père eût fait une telle chose.—Ce sont les Français,—disaient-ils. La lumière s’est faite, à la fin, malgré toutes les dénégations. Non seulement le dernier empereur a brûlé la ville sainte, mais celui-ci la démolit, et sans nécessité, en pleine paix. Il défait, refait le Kremlin, avec une barbare indifférence pour les vieilles religions du peuple russe. Il a vendu, en pleine place, à l’encan, les meubles vénérables des anciens tzars (pour les refaire à neuf), le siège des Iwans, de Dimitri Donski.
Ces tzars de race allemande révèlent à chaque instant leur profonde ignorance du peuple qu’ils gouvernent et de ce qu’il a de meilleur.
Exemples:
Nicolas ignorait quelle force le serment a chez le Russe, et qu’ayant une fois fait le serment il se sent fortement lié, et ne peut s’en croire libre qu’autant qu’on l’en délie régulièrement, légitimement. Il exigea à son avènement, sans délai ni explication, l’obéissance immédiate des troupes qui venaient de faire serment à Constantin. De là cette terrible et si légitime révolte, dont les conjurés profitèrent.
Alexandre ignorait le fonds de la vie russe, la famille. Autrement ce prince, nullement cruel, n’eût pas fait la tentative barbare de ses colonies militaires. Il lui parut tout naturel d’introduire un hôte inconnu, un soldat, dans la chaumière étroite du paysan, de faire coucher un soldat entre sa femme et sa fille. Pour marier les soldats répartis dans la commune, on n’était pas embarrassé. Toutes les filles du village d’un côté, de l’autre les soldats, tiraient des numéros ensemble. Le numéro 1 des soldats épousait le numéro 1 des filles. C’était tout l’arrangement. Il y eut des révoltes effroyables. Les Cosaques montrèrent une indomptable opposition à ces brutalités. Le bâton, le knout, n’y firent rien. Ils se laissaient mettre en morceaux, mais n’obéissaient pas.
Ce qui n’est pas moins remarquable et fait un honneur infini au cœur des Russes, c’est l’impression qu’ils ont reçue des infortunes de la Pologne. Nous l’avons vu déjà au moment où Kosciuszko fut relevé du champ de bataille. Mais c’est surtout dans les Mémoires de son compagnon Niemcewicz qu’il faut lire les commencements de cette réaction morale. Les soldats russes qui le gardaient n’avaient de confident que leur prisonnier polonais. La nuit, non sans péril, ils venaient près de lui, soupirer et gémir, lui dire leurs vœux, lui demander si l’on n’abrégerait jamais le service militaire, et s’ils reverraient leurs pauvres maisons.
Voilà comment la Pologne pénètre, envahit l’âme russe. Un seul Polonais prisonnier dans une citadelle, un seul incorporé dans un régiment, ébranle et trouble tout. Il n’a pourtant rien dit, cet homme. Qu’a-t-il fait? Rien. Il a gémi la nuit. Et dès lors l’ébranlement moral a commencé, il va, il gagne. L’on songe, l’on raisonne.—C’est un homme pourtant, ce prisonnier, il souffre, il n’a pas l’air coupable.—Du jour où le soldat s’est dit cela et mis à réfléchir, dès ce jour, je le dis, son cœur est en révolte.
Sur quoi fut bâti cet empire? Sur la foi, sur une foi brutale, barbare, aveugle, sans pitié, même pour soi, qui entraînait l’anéantissement de l’esprit et de la personne. Quand ce boyard empalé par Iwan criait pendant deux jours de son effroyable agonie: «Mon Dieu, sauvez le tzar!» alors, sans doute, l’empire russe était ferme.
Par quoi chancelle-t-il? Je le dis, par le doute. Il est entré en lui. Et ce qui honore la nature humaine, c’est que la pitié y a fait autant que le reste.
Tout le monde connaît, au moins par les gravures, le sanctuaire de la Russie, le Kremlin, ces massives et bizarres constructions, ces palais monstres, où respire le génie mongol, et qu’on serait tenté d’appeler une pétrification de la Terreur. Ces monstres du monde des fées vivaient, ce semble, et sont devenus pierres en voyant Iwan-le-Terrible. En vain Napoléon y a porté la main, en vain l’effroyable incendie enveloppa le Kremlin de ses flammes. Il était resté ferme... De nos jours, il faiblit, sa base de granit chancelle, et par moments la sublime flèche paraît ivre, elle branle... Pourquoi? ah! pour bien peu de chose. Un souffle dans ses fondations, une plainte aux caveaux de ses églises, un sourd gémissement aux tombes impériales... Tout le monde l’a entendu, hors un seul... Cette chose faible et forte qui fait trembler les tours, qu’est-ce donc?... Un soupir.