Soupir sacré de la nature contre un monde dénaturé, gémissement mêlé des douleurs de deux nations!... Il ne s’est pas enfermé là; il a monté, grossi comme une trombe... Il ne s’est pas perdu aux forêts, aux marais; il s’en est emparé, et les forêts se sont mises à gémir, les eaux à sangloter, les sapins à pleurer!

Prenez garde, cet homme insouciant, léger et mélancolique à la fois, qui chantait au travail sa chanson monotone, il a assez chanté, il songe, et il est entré en pensée. Il pensera désormais et toujours.

Et toute sa pensée, je vais vous la dire d’un seul mot, qui la résume toute, et le grand changement qui se fait depuis trente années dans sa condition: Né serf, il meurt esclave.

Serf, il avait pied et racine en la terre; il était arbre, résigné comme l’arbre; il végétait misérable et paisible. L’imprudente tyrannie de ses maîtres l’a déraciné.

Les seigneurs, détachant des parties de leurs biens pour vente ou pour partage, ont cru ne couper que la terre, et ils ont coupé l’homme. Il vivait moins en lui qu’en la commune; ils ont brisé cet ensemble vivant où s’harmonisait, dans un communisme immémorial, toute la vie du paysan russe. La terre passant de main en main dans le cercle de la commune, comme la coupe circule au banquet, c’était le fonds moral du Slave.

Ce n’est pas tout. La commune brisée et la terre divisée, ils lui ont raccourci sa part de cette terre. «Si ta famille est trop nombreuse, va, va chercher ton pain, charpentier, jardinier, batelier du Volga; va, et rapporte-nous l’argent.»

Cela est dur, injuste. S’il était serf, c’était serf de la terre, non serf mobile, mais serf dans la famille, dans la commune, entouré des consolations, des adoucissements du travail commun; n’importe, il se résigne, il va.—Il revient fidèle, il rapporte... Mais alors, ce n’est pas assez; ils ont bâti d’immenses maisons, l’horreur des Russes, d’affreux bagnes, qu’ils appellent des fabriques, des manufactures, où les hommes vendus viennent travailler et mourir sous le fouet. Vendus? non, je me trompe, l’empereur philanthrope a défendu qu’on vende; on loue un homme pour quatre-vingt-dix ans!

Pauvre race, douce, faible, toute dominée par les sentiments naturels, qui avait vu l’État dans la famille, et dans le maître un père!... C’était un spectacle risible et touchant, quand un nouveau seigneur arrivait au village; ils pleuraient tous de joie: «Petit père!» criaient-ils, ils se jetaient à genoux, lui racontaient leurs maux, toutes les affaires de leurs familles; plusieurs à haute voix se confessaient à lui.

Le père des pères, le tzar! qu’était-ce donc, grand Dieu? ils confondaient dans leurs prières le tzar du monde et le tzar du ciel.

Ce sentiment filial, si fort dans l’âme russe, à quelles terribles épreuves n’a-t-il pas été mis? Est-il père, ce seigneur avide qui vend ses hommes? Est-il père, ce tzar qui protège si peu, qu’on aime mieux être serf que libre?