Ce monde qui perd peu à peu son idée, sa base antique, la paternité, ne s’asseoit pas encore sur la base nouvelle, la loi, le gouvernement de l’homme par lui-même.

O désert, ô vide, ô néant! Plus de père. Pas encore la loi.

Moins désolés, ces grands plateaux tartares où la terre nue, salée, stérile, n’a rien de la nature que l’aigre sifflement du vent de Sibérie.

Le gouvernement russe produit en ce moment une chose terrible. En maintenant une séparation absolue et comme un cordon sanitaire entre les populations russes et le reste du monde, il n’empêche nullement ces populations de perdre leur ancienne idée morale, et il les empêche de recevoir l’idée occidentale, qui les replacerait sur une base nouvelle. Il les tient vides et nulles moralement, sans défense contre les suggestions du mauvais esprit et la tentation du désert.

Quand on dit qu’un de nous, Occidentaux, est douteur, sceptique, cela n’est jamais vrai absolument. Tel peut être douteur en histoire, qui est ferme croyant en chimie, en physique. Tout homme ici a foi en quelque chose; l’âme n’est jamais vide. Mais là, dans ce monde tout ignorant, barbare, qu’on maintient vide d’esprit, et qui le devient de tradition, si cet état durait, si l’homme descendait la pente du doute, rien ne l’y arrêterait, rien n’y ferait contrepoids ou balance; nous aurions l’effroyable spectacle d’une démagogie sans idée, sans principe ni sentiment; un peuple qui marcherait vers l’Occident, d’un mouvement aveugle, ayant perdu son âme, sa volonté, et frappant au hasard, automate terrible; comme un corps mort galvanisé, qui frappe et peut tuer encore.

Qui sauvera la Russie de cette infernale perdition, et l’Europe de la nécessité d’exterminer ce géant ivre et fou?

C’est surtout la pauvre Pologne.

Ce que la Russie a de meilleur en ce moment, ce qui la rattache à l’humanité et à Dieu, c’est le mouvement de cœur que la Pologne a suscité en elle.


[2]. On affirme hardiment que, dans ce terrible accroissement de misère, la population augmente rapidement. Mais qui peut dire avec certitude ce qui en est? Qui connaît la Russie?—M. de Falloux a dit à la tribune, avec une remarquable intrépidité d’ignorance: La Russie, en 1789, avait trente-trois millions d’âmes (qu’en sait-il?), et aujourd’hui elle en a soixante-dix millions! (Qu’en sait-il?)—En réalité, que veulent les Russes et les amis des Russes en lançant au hasard ces chiffres romanesques? terroriser l’Europe.—Nul doute que le communisme russe, par son imprévoyance, ne soit propre à augmenter la population; mais cette même imprévoyance, meurtrière sous un tel climat, la décime cruellement, surtout pour les premières années; l’immense majorité des enfants ne naissent que pour mourir.—Comment la Russie aurait-elle une vraie statistique? Toute statistique est née d’hier. La France, le seul État qui pourrait en avoir une, étant le mieux centralisé, n’a pu, même en 1826, faire un dénombrement sérieux. (Voir là-dessus le très judicieux M. Villermé.)