Le dernier observateur et le plus sérieux qui ait visité la Russie, M. Haxthaüsen, malgré tout son respect pour le gouvernement russe, avoue qu’il n’y a aucun fonds à faire sur les documents statistiques qu’il publie. Il établit, par plusieurs bonnes raisons, qu’on ne peut connaître la population des villes, qui est très mobile. Pour la Russie des campagnes, elle est si peu connue encore, qu’il y a dans les forêts des villages dont la police ne sait pas même les noms: ce sont surtout les dissidents qui fuient les persécutions religieuses.
La population flottante est immense; beaucoup changent de pays pour changer de condition. Ceux qui reçoivent sur leurs terres des serfs fugitifs, et les acquièrent ainsi, ont soin, pour les cacher, de les mettre sous le nom de quelque serf mort. De là ces prodigieuses longévités qu’on ne voit qu’en Russie. Tel y vit deux ou trois vies d’homme, cent cinquante ans et plus.
La population augmente-t-elle? Lentement, si l’on juge de l’empire par certains gouvernements mieux connus, par exemple celui de Charkow, qui avait, en 1780, 800,000 âmes, et, en 1838, 1,150,000 âmes. (Voir l’ouvrage spécial et estimé de Passek, sur le gouvernement de Charkow.)
Au reste, que la population augmente plus ou moins rapidement, c’est un fait secondaire, en comparaison d’un autre très certain, c’est que la race baisse, comme énergie, force et vitalité. Voyez dans les revues, et les plus belles, celles de la garde russe, ces pauvres visages pâles, ces yeux éteints, sans vie. La race change notablement depuis trente années, et par le progrès de la misère et par l’abus des spiritueux.
XV
CE QUE LA POLOGNE PEUT FAIRE AVANT LA RÉVOLUTION
Tout ce que nous avons dit sur le néant moral où arrive la Russie est faible en comparaison de ce que les Russes en ont dit eux-mêmes. Cet état est si douloureux, que, bâillonnés, muselés, du fond de leur in-pace, ces pauvres muets n’en ont pas moins éclaté. Plusieurs, comme l’illustre amiral Tchitchacoff, ont hautement désespéré, quitté la patrie. D’autres, en restant, ont acheté de la vie le bonheur d’être libres une heure, en criant: «La Russie est morte!»
On pouvait deviner ce triste mystère dans les poésies désolées de leurs derniers poètes, pleines de deuil, d’ironie sceptique. Mais ces avis indirects ne satisfaisaient pas l’âme russe; elle était trop oppressée.
Un matin, dans une revue généralement discrète et pâle, le Télescope de Moscou, un article, échappé par la distraction de la censure, fait trembler toute la Russie. Cet article, signé Tschadaef, était l’épitaphe de l’empire, celle de l’auteur aussi: il savait qu’écrire ces choses, c’était accepter la mort, plus que la mort, des tortures et des prisons inconnues. Du moins, il soulagea son cœur. Avec une éloquence funèbre, un calme accablant, il fit sur son pays comme un testament de mort. Il lui demande compte de toutes les amertumes qu’on inflige à qui veut penser, il analyse avec une profondeur désespérante, inexorable, le supplice de l’âme russe; puis, se détournant avec horreur, il maudit la Russie. Il lui dit qu’elle n’a jamais existé humainement, qu’elle ne représente qu’une lacune de l’intelligence humaine, déclare que son passé a été inutile, son présent superflu, et qu’elle n’a aucun avenir.
L’empereur a fait enfermer cet homme dans une maison de fous. Mais la Russie, le cœur percé, a cru qu’il avait raison. Elle s’est tue. Depuis 1842, pas une production russe, ni bonne, ni mauvaise. Le terrible article, en réalité, a clos et scellé le tombeau.