Sous la tombe est une étincelle[[3]]. Nous ne souscrivons nullement aux anathèmes de Tschadaef.
En bas, nous voyons un peuple faible, mais d’autant plus élastique, qui peut encore se relever. Et il se relèvera un jour par la fraternité de la Pologne.
En haut, nous voyons des hommes peu nombreux, mais admirables, des héros!... Comment appeler autrement les hommes du 14 décembre, eux qui, seuls, dans la gueule même du dragon, ont tenté ce coup hardi?... Comment donner un autre nom au glorieux martyr Bakounine, aujourd’hui enseveli, les fers aux pieds, dans un cachot de Russie?... Ah! grand cœur, noble nature, frère aimé de la Pologne et de la France, excusez-moi d’avoir dit ces choses sévères sur le pays que vous aimez. Dieu m’est témoin que, si parfois la main m’a tremblé en écrivant ces lignes sur la Russie, c’est à vous que je pensais (vous que je ne connais pas), c’est vous uniquement que je craignais de blesser... S’il arrivait que mon livre perçât les murs où vous êtes enfermé, qu’il vous dise que nos cœurs sont tout pleins de vous, et nos yeux de larmes en pensant à vous, et que le monde sent le poids de vos fers...
Pourquoi, malgré nos vives, nos ardentes sympathies pour les grands patriotes russes, avons-nous cru devoir exposer notre opinion si librement sur la Russie? C’est que, hélas! il nous est impossible jusqu’ici de distinguer le peuple russe du gouvernement qui l’écrase. Nous les voyons seuls encore, ces illustres citoyens. Ils sont les citoyens du monde, bien plus que de la Russie. Les révoltes sont fréquentes en ce pays; mais une révolution, quel jour arrivera-t-elle? Il y faut une communauté d’idées que rien ne nous indique encore.
Donc, nous devons envisager la Russie en masse, provisoirement, et simplement comme une force,—force barbare, monde sans loi, monde ennemi de la Loi, qui ne fait aucun progrès en ce sens, au contraire, qui marche à rebours et retourne aux barbaries antiques, qui n’admet la civilisation moderne que pour dissoudre le monde occidental et tuer la loi elle-même.
Le monde de la Loi a sa frontière où elle fut au Moyen-âge, sur la Vistule et le Danube.
La Russie n’admet rien de nous, que le mal. Elle absorbe, attire à elle tout le poison de l’Europe. Elle le rend augmenté et plus dangereux.
Quand nous admettons la Russie, nous admettons le choléra, la dissolution, la mort. «Quoi! philosophes! nous dit de sa plus douce voix la jeune école russe qui fleurit dans nos revues[[4]], vous vous éloignez de vos frères!... Où est la philosophie?»
Telle est la propagande russe, infiniment variée, selon les peuples et les pays. Hier elle nous disait: «Je suis le christianisme.» Demain elle nous dira: «Je suis le socialisme.»
Elle emploie les journalistes, des gens du monde, des femmes spirituelles et charmantes... Comment refuser la coupe des belles mains de Médée?