Rome ne soutient pas la Pologne[[6]]. La Pologne soutient Rome encore,—Rome amie de la Russie, Rome qui reçut ce Phalaris ivre et rouge de sang chrétien.
Prenez-y garde, Polonais, depuis qu’il a prié dessous, il tombe, il s’écroule, ce dôme, rien n’en arrêtera la chute; il descend dans la boue sanglante... Votre fidélité obstinée n’empêchera rien.
Voyez ce que le catholicisme a fait de l’Irlande; effroyable destinée! La population subsiste nombreuse, et la race a disparu, a perdu sa vitalité, s’est neutralisée, évanouie. Voyez la stérilité de l’Espagne depuis Philippe II. Voyez que de siècles la foi des esclaves, la foi des morts, a retenu l’Italie comme enfermée dans un tombeau. La France enfin, ah! quelle blessure vient de lui porter le catholicisme! elle en saignera à jamais... maudite de l’Italie!
De grâce, ne perdez pas de vue la première origine de vos malheurs. Vous étiez au seizième siècle le plus tolérant, le plus doux des peuples, ainsi que le plus guerrier. L’invasion des jésuites en Pologne, leurs persécutions, ont séparé de vous, livré à vos ennemis, vos frères du rite grec, les Cosaques. Cette lance acérée qui depuis entra au cœur de la Pologne, qui l’a donnée à la Russie, sinon le catholicisme?
C’est le catholicisme encore qui, au milieu du dernier siècle, excluant les dissidents de l’élection royale, donna prétexte à la Russie et la popularisa en Europe comme défenseur de la liberté religieuse contre le clergé polonais.
Ceux qui voudraient aujourd’hui asseoir votre nationalité sur ce qui vous a perdus, sont vos plus cruels ennemis. Qu’ils le sachent ou non, ils vous perdent. En donnant le catholicisme comme caractère essentiel de la nationalité polonaise, ils éloignent à jamais de vous vos jeunes frères du Danube, les Slaves, fils de l’Église grecque, qui, si la Pologne se proclame étrangère à eux par l’opposition de sa foi, écouteront la Russie.
Malheureux prêtres, n’est-ce pas assez d’avoir, il y a deux cents ans, découvert le flanc de la Pologne, de l’avoir désarmée de sa vaillante barrière, la nation des Cosaques? Aujourd’hui, vous lui ôtez ces frères, ces alliés nouveaux, que venait de lui susciter la bonté de la Providence. Ces Slaves, nés d’hier comme peuple, ils regardent de tous côtés, ils se cherchent des parents, ils ont besoin d’aimer une grande nation; ils vont se cherchant des frères. La Pologne leur dira-t-elle: «Je ne suis pas votre sœur... J’ai mon Dieu; cherchez vos Dieux?»
Je ne vous propose pas de renier vos croyances, Polonais, je le sais, vous êtes fidèles; vous ne sûtes jamais déserter. Cette foi, je ne vous demande pas de l’abjurer, mais de la comprendre, de l’étendre et de l’agrandir. Vous avez longtemps, comme tous les enfants, répété des mots; hommes par l’âge et la douleur, il est temps d’aller à l’idée. Le Dieu qu’on vous mit sur l’autel dans telle image de pierre, sentez-le donc maintenant dans le genre humain, dans son image de chair. La religion du monde n’est plus la foi égoïste qui fait son salut à part et va solitaire au ciel. C’est le salut de tous par tous, la fraternelle adoption de l’humanité par l’humanité. Plus d’incarnation individuelle: Dieu dans tous, et tous Messies!
Qui, de nos jours, ne sent Dieu tressaillir en lui? qui, dans les heures de souffrances, par le cœur, ne sent l’avenir?
Mais il ne faut pas seulement le voir et le sentir, il faut le vouloir, et par un immense élargissement du cœur, accepter d’avance tous les sacrifices que nous imposera demain le monde nouveau.