Qui n’aura à sacrifier? De quelque côté que je regarde les nations qui vont être les acteurs du nouveau drame, je vois qu’avant toute action Dieu va leur demander à chacune de lui donner ce à quoi elles tiennent le plus; généralement le vieux vice, le vice chéri, cultivé au fond de l’âme. A l’Italie, il dira: «Donne-moi tes vieilles discordes, ton esprit d’isolement et d’orgueil local; j’en veux faire un sacrifice... Tu ne seras libre que dans l’unité.» A l’Allemagne, il dira: «Donne-moi tes deux vices d’esprit opposés, et que tu trouves moyen d’unir à la fois: scolastique et rêverie. Donne-moi la somnolence de tes bourgeois philistins. Donne-moi ta foi aux livres, à tous les mensonges écrits.»—A la Hongrie, il dira: Vaillant peuple, donne ton orgueil; donne ta vieille royauté... Sois frère au milieu de tes frères... la royauté vaut-elle la fraternité?...
L’ennemi est peu de chose au grand combat qui se prépare. L’ennemi redoutable est en nous, en nous le mal qu’il faut craindre! Et la France! je n’ose penser à tout ce que Dieu doit réclamer d’elle, pour qu’elle soit digne d’agir! Ah! peuple que l’Angleterre même a nommé le soldat de Dieu, songe à quelle purification ce titre t’oblige! La chevalerie, souviens-t’en, n’avait droit de prendre l’épée qu’après la purification de l’âme et du corps, le bain qui ôte les souillures...
Qui précédera tout le monde au sacrifice préalable, la vieille de la bataille au soir? La Pologne, comme toujours.
Elle n’a pas attendu. Les premiers, tels de ses enfants ont mis sur l’autel une offrande inouïe, immense... la haine de la Russie!
Ce qui reste est plus facile. Il y faut bien moins d’efforts. C’est que, des grands aux petits, des petits aux grands, la Pologne, en son intérieur, s’adopte, s’aime elle-même.
Je me fie ici, pour cette révolution nouvelle du cœur de peuple, non aux Polonais seulement, mais à vous surtout, Polonaises!... Les femmes de cette nation eurent toujours l’initiative. Aux plus extrêmes périls, aux plus héroïques efforts, elles n’ont pas quitté leurs époux. L’amour n’est pas un vain mot en Pologne. Elles les suivaient dans les batailles, elles les suivent au martyre. La sinistre route qui, par deux mille lieues de sapins, mène aux glaces de la Sibérie, s’est vue couvertes de longues files de femmes polonaises, suivant, les enfants dans les bras, les pieds tout sanglants, leurs époux enchaînés, sous la lance des Cosaques. Embrassant ce long supplice en le bénissant de leur sainteté, elles ont vaincu par l’amour toutes les fureurs des tyrans, emparadisé la Sibérie, et fait de l’enfer un ciel...
Anges, déployez vos ailes dans un nouvel héroïsme. Précédez-nous ici encore dans cette route difficile de la pauvreté volontaire, de la simplicité de vie que ce temps va nous demander. Douce est la fraternité, mais sa voie est âpre. Plus d’un la trouve trop dure. Plus d’un allègue la famille. Ils seraient simples pour eux-mêmes, disent-ils; s’ils ont du luxe, s’ils ne peuvent se faire pauvres, fraterniser avec les pauvres, la femme les en empêche; ils sont fastueux pour l’objet aimé. La femme seule peut les affranchir.
Pour ces derniers sacrifices, pour cette grande ouverture de cœur que la situation commande, il ne faut pas moins, Polonais, que cette vaillance native qui vous fit toujours aller en avant. Dans cette route nouvelle aussi, vous serez encore l’avant-garde; vous passerez les premiers la voie étroite et le Pont-Aigu que tant d’autres hésitent à passer.
Ai-je besoin de vous rappeler un de vos plus beaux souvenirs, cet âpre défilé d’Espagne qui par vous est immortel.» Trois fois, dit le guerrier-poète qui a chanté cet exploit, trois fois les escadrons français, comme un jet puissant des fontaines, jaillirent jusqu’au sommet du mont. Autant de fois, de cascades en cascades, ils déroulèrent dans l’abîme... Les Français, riches de gloire, trouvaient la montagne inaccessible, comme le ciel l’est aux possesseurs de trésors. Silencieux, impatients, attendaient les lanciers de Pologne... «A vous, dit leur commandant, voyageurs expérimentés, qui franchîtes les glaces des Alpes, les sables de Syrie, à vous d’ouvrir ce chemin...» La trompette sonne, les lances plongent au travers de la mitraille... Tout à coup un grand silence. Toute la batterie s’est tue... L’aigle blanc s’est reposé au faîte de Somo-Sierra.
A vous cette fois encore. Que la France ait la Pologne avec elle dans cette route nouvelle, plus âpre que Somo-Sierra. Qu’elle l’ait pour compagne et pour sœur. Et, dût-elle en être devancée d’un pas, elle n’en serait pas jalouse. Elle lui dit: «Ta gloire est ma gloire... Allons ensemble au sacrifice, et nous entraînerons le monde. Qu’il suive en nous l’avant-garde de la Fraternité humaine!»