Qu’il soit bien entendu que les éloges donnés a M. Haxthaüsen s’appliquent à l’Haxthaüsen de 1846, nullement à celui de 1856, au premier volume de son livre, et non au troisième. Rien de plus curieux à observer que la russification de ce pauvre homme, le progrès de la fascination ou de la terreur qu’on exerce sur lui. Il faut aussi tenir compte de l’effet de la Révolution de 1848, qui a jeté tant d’autres Allemands dans un complet idiotisme.—Peu importe. Le premier volume, dans ses nombreuses contradictions avec ceux qui suivent, n’en est pas moins un monument très précieux.
[3]. L’étincelle! ne serait-elle pas dans une brochure admirable qui paraît à l’instant (1851)? L’auteur, né Russe, mais doté d’autre part du plus généreux sang du Rhin, écrit dans notre langue avec une vigueur héroïque, qui brise l’anonyme et révèle partout le grand patriote. J’ai lu et relu dix fois avec stupeur. J’y croyais voir les vieux héros du Nord tracer d’un fer impitoyable la sentence de ce misérable monde... Hélas! ce n’est pas seulement la condamnation de la Russie, c’est celle de la France et de l’Europe.—«Nous fuyons la Russie, dit-il; mais tout est Russie; l’Europe est un cachot.»—Tant que l’Europe a de tels hommes, pourtant, rien n’est désespéré encore. (Du Développement des idées révolutionnaires en Russie, par Iscander.)
[4]. On sait combien la Russie est hermétiquement fermée aux journaux et aux revues de l’Europe. Une des nôtres est exceptée, par la protection spéciale de l’empereur. On a soin qu’elle arrive jusqu’en Sibérie. Pourquoi tant de faveur? On peut le deviner. Une revue française, toute pleine des éloges de la Russie, est justement ce qui peut le mieux tromper ses infortunés lecteurs sur la pensée de la France, leur faire croire que le monde est décidément converti au mal, finir pour eux tout espoir ici-bas. Représentez-vous, dans cet extrême Nord, dans les nuits éternelles, l’infortuné Polonais qui s’efforce, à la lueur des aurores boréales, de lire ces pages écrites dans la langue chérie, la langue de la France, qui cherche avidement quelques bonnes nouvelles, et qui voit que la France est morte... Quel accroissement de supplice! C’est ainsi que la Russie, cette savante maîtresse en douleurs, a trouvé un moyen de rebriser les cœurs déjà brisés, de doubler les ténèbres du pôle, d’ajouter un degré de glace au froid qui rompt l’acier... Qu’ainsi le désespoir vienne de l’espoir, je veux dire de la France! ah! c’est un coup de maître: il faut rendre les armes; tous les bourreaux sont dépassés!
[5]. Même des livres, et de forme grave. M. Alexis de Saint-Priest, fils d’une princesse russe et d’une famille comblée par la Russie a reconnu magnifiquement les bienfaits de cette patrie adoptive. Il a écrit, dans la Revue des Deux Mondes, une Histoire du démembrement de la Pologne, qui met le tort du côté des victimes. La France lui a ouvert ses mystérieux trésors diplomatiques. Il a pu, à son aise, y choisir tout ce qui pouvait colorer l’invasion russe; il a fait un livre spirituel, mais qui le serait davantage s’il était moins hardiment partial.
[6]. Ceci répond à l’erreur grave qu’on trouve dans une brochure, du reste excellente, pleine de choses ingénieuses et profondes: La Russie considérée au point de vue européen, 1831.