Messieurs,

Encore un sacrifice humain. Hier même (le 20 juillet), Varsovie saisie d’horreur a vu, sans cause ni prétexte, quatre prisonniers tout à coup tirés des cachots, jugés et condamnés par vos tribunaux militaires, écrasés sous le bâton.

Nul complot récent qui explique cet événement atroce. C’étaient d’anciens prisonniers politiques. Leurs familles croyaient que l’arrivée de l’empereur, la célébration prochaine du vingt-cinquième anniversaire de son avènement, pourraient leur valoir leur grâce. C’est la grâce qu’ils ont eue.

Est-ce bien vous, Messieurs, vous pleins de l’esprit de la France, nourris d’elle et de sa pensée, vous, Français bien plus que Russes, qui pouvez ordonner ces barbares, ces ignobles supplices?

Nous n’ignorons pas l’épouvantable terreur qui pèse sur vous. Une main de fer vous rive à ces affreux jugements et vous fait signer ces arrêts. Plus d’un briserait son épée, s’il ne risquait que de mourir.

Nous vous connaissons, nous savons que, quand vous êtes loin des regards, vous hasardez d’être humains. Je pourrais dire où et comment, mais je ne vous dénoncerai pas. Il est à croire qu’au 20 juillet vous avez réduit le nombre de victimes qu’on vous demandait. De trente-quatre qu’on vous fit juger, trente vivront: ils vont en Sibérie.

Quel était le crime de ces Polonais? Celui de penser exactement comme vous.

Qui plus que vous déteste, exècre le gouvernement barbare de ces Allemands bâtards qui écrasent la Russie? La plupart d’entre vous, messieurs, si on leur ouvrait le cœur, qu’y trouverait-on, sinon la révolution, la foi du 14 décembre, l’impérissable étincelle de Pestel et de Ryleïeff? Désolante fatalité, d’aller à travers l’Europe combattant ou condamnant les complices de vos pensées, les martyrs de votre foi, ceux dont vous enviez la mort!

Vous admiriez ces Hongrois que brisa en 1849 l’intervention russe. Les supplices qui suivirent, les outrages exécrables qu’ont subis des femmes héroïques vous les ressentez comme nous.

Vous admiriez ces héros de la Révolution polonaise qui, en 1837, du fond de la Sibérie, par un coup d’incroyable audace, entreprirent d’armer le désert; vous étiez plus morts qu’eux le jour où ils tombèrent sous le bâton, sous les coups de vos soldats en larmes et désespérés.