Quel poignard dut percer vos cœurs lorsqu’en 1847, du gibet, Wisniowski cria cette grande parole: «Aimez-vous et pardonnez.»

Ceux d’entre vous qui servaient en 1831 ont, auront toujours aux yeux et au cœur une désolante image, de quoi gémir à jamais et se réveiller dans leurs nuits. Ils se souviennent de Kronstadt, du solennel martyre de l’armée polonaise, dans ce port si fréquenté, sous les yeux indignés de tous les marins du monde. Plusieurs centaines de braves prisonniers de guerre, et par capitulation, refusèrent d’abjurer la patrie et de se faire Russes. Battus, guéris, rebattus quand leurs blessures se fermaient, ils persévérèrent, invincibles, jusqu’à ce que les charrettes les emportassent en lambeaux, chairs informes, hideuses, où rien ne rappelait plus l’homme.

Quels sont vos sentiments secrets dans ces terribles épreuves? Nous ne les ignorons pas.—Qu’il me soit permis de dire un fait:

Dans une guerre très récente, un de vos jeunes officiers, arrivant dans une ville du pays envahi, se trouva logé chez une grande dame qui, pleine de ressentiment contre les Russes et la Russie, le fit recevoir par ses gens et refusa de le voir. A grand’peine il réussit à pénétrer jusqu’à elle, et d’abord parla très haut. Elle, immuable, héroïque, répondit comme eût répondu la Patrie même à l’ennemi... Le cœur du jeune homme n’y tint pas, et, saisi d’admiration: «Madame, dit-il en se jetant à ses pieds et versant des larmes, nous sommes plus malheureux que vous;... et moi-même, que vous voyez, j’ai tous les miens en Sibérie.»

Ainsi donc, vous avancez, muets, pâles, l’arme au bras, pour exécuter malgré vous l’arrêt d’une fatalité ennemie. Vous avancez, tête basse, sans regarder derrière vous ni devant vous. Derrière est la Sibérie, peuplée de noblesse russe, le Caucase ou l’abattoir où l’on vous fait massacrer. Et vous n’en allez pas moins.—Derrière est la révolution, à laquelle vous sympathisez, la France et les idées françaises qui sont votre substance même. Et vous n’en allez pas moins.

Ayez pitié de vous-mêmes... Et que risquez-vous enfin, sinon de mourir?

Mais ne mourez-vous pas déjà? Cette vie, n’est-ce pas une mort?

Plusieurs, dans cette situation désolante, essayent de se tromper eux-mêmes. Ils s’efforcent d’être ambitieux pour la grandeur de la Russie.

Distinguons, messieurs, distinguons. Ce mot a deux sens bien divers, l’empire et la nation. Or, l’empire n’a pas fait un pas, je me charge de le prouver, qui n’ait été un pas aussi dans l’anéantissement de votre génie national, l’effacement de l’esprit slave qui était en vous. La seule bonne définition du terrible gouvernement que vous subissez, c’est: la mort de la Russie.

D’autres, sans chercher à se tromper, ferment les yeux, se livrent à la fatalité; ils s’asseoient en plein scepticisme, se posent sur l’abîme même: «Qui sait où est la raison? disent-ils. Nous sommes corrompus, c’est vrai. L’Occident ne l’est pas moins... Jouissons, et puis mourons.»