Oui, l’Occident est corrompu, mais dans les couches supérieures, les seules que vous connaissez, bien plus que dans celles d’en bas. La France a de plus cela, que, plus ou moins corrompue, elle garde toujours une puissante virtualité de régénération morale par la force des idées. La France vit de l’esprit, et elle y trouve d’inépuisables ravivements, des retours et des renaissances. Ses abattements sont grands. Le monde crie alors: «Elle est morte.» On le criait à Rosbach. Et c’est justement de là, qu’éveillée d’une faible étincelle, elle reprit force et chaleur, ranima ceux qui la croyaient éteinte, et, transfigurée par l’esprit, devint le soleil du monde.
Cette force de régénération, elle est dans l’idée, qui se renouvelle. Que serait-ce si un peuple qui perdrait son idée antique était sevré de toute autre, isolé, tenu hors des communications vitales, si l’on empêchait l’air d’arriver jusqu’à lui?
C’est le cas du peuple russe.
Sa vie était dans la commune, petite association patriarcale qui divise la terre à ses membres, et leur en répartit la culture alternative. Puissant lien entre les hommes. Maintenant l’homme est déraciné de la terre et de la commune. Possesseur jadis de cette terre, serf, depuis deux siècles attaché à elle, il se consolait en la croyant attachée à lui.—Voilà qu’il n’en est plus qu’une dépendance mobile, un meuble qu’on vend aux mines, aux fabriques.
Chose touchante, et qui arrache les larmes! Cette population vouée au servage avait fait un effort de cœur pour l’assimiler aux sentiments de la nature; le serf appelait le maître son père. Il était l’enfant du seigneur, et le seigneur fils du tzar. Tout ce monde était suspendu à l’idée de paternité. Là fut la foi russe et tout le cœur russe... Et vous l’avez brisé, ce cœur!
Livrant le serf à vos agents, qui le réduisent au désespoir, il vous a fallu appeler au secours contre ses révoltes la police impériale, solliciter son extension dans tout l’empire, faire venir dans chaque village l’homme pâle et malveillant qui menace le paysan et qui dénonce le maître. Jadis, très dépendants sans doute dans vos rapports avec le tzar, vous aviez du moins ce bonheur que ces rapports étaient rares; maîtres chez vous, dès que l’hiver rompait les communications, la tyrannie cessait pour vous. Huit mois par an, vous étiez rois. A l’automne, vous fermiez la porte, et nul ne venait vous troubler. Maintenant, partout sur vos terres, vous rencontrez l’homme sinistre, l’œil trouble et louche, par où le tzar vous voit de Saint-Pétersbourg.
Un de mes amis, se trouvant dans un palais russe, au centre de la Russie, loin des routes, assistait à un grand dîner que la dame de la maison donnait à la nombreuse noblesse du voisinage. La salle du banquet avait vue sur un grand parc, dont la principale allée aboutissait en face de la croisée du milieu et de la place que la dame occupait à table. Tout à coup elle se tait, devient immobile, ses yeux se fixent... puis voilà qu’elle pâlit; elle est livide, tremblante... Ses dents claquent... Elle est près de s’évanouir. Un personnage militaire entre dans la salle; c’était le général de la gendarmerie impériale qu’elle avait vu dans l’allée. Elle se croyait perdue. Il la rassure heureusement. Un accident survenu dans ses équipages l’avait arrêté, et il s’était détourné pour lui faire une visite.
Voilà comme vous vivez. Serrés entre deux terreurs, craignant d’en bas les révoltés, d’en haut l’écrasante idole qui chaque jour pèse davantage, vous vous réfugiez sous elle. Vous fuyez, où? malheureux! A l’autel sanglant de Moloch.
Ce qu’il dévore, ce dieu terrible, ce ne sont pas seulement des individus; ce sont les facultés, les puissances, les vitalités de la Russie.
De 1812 à 1825, vous essayâtes l’activité publique. La doucereuse paternité d’Alexandre se fit la confidente de votre philanthropie. Le coup du 14 décembre effraya, serra les cœurs, les refoula dans l’égoïsme. L’activité littéraire continua encore, au défaut de l’activité publique; même dans cette sphère innocente, l’âme russe fut poursuivie, la poésie tuée avec les poètes... Lermontoff? tué. Griboiédoff? tué. Pouchkine? tué. Et de quelle tragique mort[[7]]!