Peu après 1840, finit votre littérature. Grand silence. Vous ne parlez plus. Croyez-vous qu’on vous tienne quittes? Non, une carrière nouvelle de persécutions s’est ouverte, plus profonde, plus terrible. Ce despotisme, jusqu’ici extérieur, matériel, il veut pénétrer les âmes, et s’inquiète de la foi.
«Vous obéissez, c’est bien. Comme Pologne et comme Russie, vous êtes brisée, c’est bien... Il manque pourtant quelque chose, sans quoi je ne veux pas du reste; c’est que vous me reconnaissiez comme règle de la raison, comme arbitre de la foi, que vous honoriez en moi l’union des deux puissances hors desquelles il n’y a rien. Si toutes deux sont en moi, je suis complet, je suis Dieu.»
Ainsi dit Nabuchodonosor, il l’a fait proclamer par un de ses serfs (janvier 1850); il a déclaré que Rome était finie, l’Église latine réunie à l’Église grecque, seule catholique, universelle, que le tzar était le seul pontife du monde.
Le grand-duc Michel l’avait dit, il y a vingt ans, en visitant Saint-Pierre de Rome, au moment où le pape officiait: «Cela est beau, cela est grand; mais combien cela sera plus beau quand nous officierons ici!»
L’empereur a fait plus que de dire. Dès 1833, il a agi comme pape, par la persécution atroce des Uniates (des Grecs réunis aux Latins). La Pologne, écrasée politiquement, a fourni encore les victimes à cette terrible exécution religieuse.
Que reste-t-il au nouveau Dieu, sinon de sévir contre la Russie, contre les sectaires innombrables qui s’y cachent jusqu’ici sous la protection des seigneurs? Ces infortunés déjà fournissent, année moyenne, cinq cents condamnés à la Sibérie.
Ainsi va cette puissance de mort, brisant, dévorant. Si elle n’avait rien à mettre dans ses mâchoires meurtrières, elle se mangerait elle-même.—Vie politique? dévorée. Vie littéraire? dévorée. Elle en veut maintenant à la vie religieuse, en Russie et en Europe. Elle avance, gueule béante. Pourquoi la révolution lui est-elle intolérable? L’organe du tzar l’a dit avec beaucoup de franchise: parce que la révolution française est une religion.
La France ni la révolution ne sont point inquiètes et ne craignent rien.—Qui doit craindre?—Vous surtout, messieurs. La machine par laquelle cette puissance agit sur le monde, elle prend son point d’appui en vous, elle pèse sur vous et vous écrase. Elle ne fait rien au dehors, sans qu’elle ne le fasse au dedans.
Ce n’est pas un homme seulement, notez-le, c’est une machine. La mort d’un individu (quoique sa violence personnelle ajoute à la pression), sa mort, dis-je, ne suffira pas à relâcher la mécanique si prodigieusement tendue.
Qui peut la desserrer, messieurs? Vous, plus que personne. Le tzar même ne peut rien sans vous.