C’était vers 1823. Je la vis alors une fois chez ces dames. C’est la seule fois que je l’ai vue. Je me rappelle très bien l’impression qu’éprouvèrent les étrangers qui étaient au salon quand elle y entra. Il y eut d’abord un mouvement d’admiration, bientôt contenu, puis une sorte d’attendrissement. Elle était fort grande, visiblement faible; de ses jeunes bras, élégants, mais un peu grêles pour une fille de vingt ans, elle portait, un peu penchée en avant, un plateau chargé de tasses de thé. Elle semblait plier sous ce léger poids, comme un peuplier au souffle du vent. Elle souriait de sa faiblesse et semblait s’en excuser.
On était tenté de s’excuser d’être servi par elle. Son élégance, son langage, sa beauté, plus remarquable par les lignes que par la fraîcheur, donnait justement l’idée d’une princesse russe qui se serait déguisée. Mais la pureté de ses yeux, avec leur caractère de bonté et de tendresse, était d’un charme tout autre et qu’on ne rencontre guère dans les classes aristocratiques.
Cette expression de bonté, de douceur, de docilité, n’encourageait que trop les hardiesses impertinentes, et c’était pour la pauvre fille un embarras continuel. Les hommes jeunes et légers, les heureux du monde, contristaient de leurs poursuites indiscrètes ce cœur si brisé. Elle était tendre, mais d’âme pure (sans en avoir le mérite), froide comme les glaces du pôle. Sous ce rapport, il semblait qu’elle fût restée à l’âge où on l’avait enlevée.
Elle aimait à être seule. D’elle-même, et sans influence ecclésiastique, elle allait beaucoup à l’église. Elle serait devenue très mystique si elle eût eu un peu plus de culture. Ce fut très probablement pour avoir plus de solitude, de libre rêverie, et la prière à ses heures, qu’elle quitta le service, voulut avoir sa chambre et se mit à coudre. Situation difficile à Paris, où les femmes gagnent si peu. De temps à autre, manquant d’ouvrage, elle rentrait en service. Mais, dès qu’elle le pouvait, elle retournait à son désert, qui, sur les toits de Paris, lui permettait de rêver toujours au désert natal et à sa famille.
Ses protectrices, qui ne l’ont jamais perdue de vue, lui ont conseillé souvent de se marier. Les prétendants ne manquaient pas. Elle a ajourné toujours, soit que, comme les cœurs mélancoliques, elle craigne de se consoler, soit que les hommes honnêtes et bons, mais un peu rudes peut-être, qui auraient recherché sa main, aient effarouché sa délicatesse et peu répondu à ses vagues instincts de poésie. Bien ou mal mise, elle a toujours l’air d’une dame et d’une grande dame, pleine de noblesse et de douceur. Rien de fier, rien de servile. Une seule chose rappelle son passé, c’est qu’en visitant ces dames, qu’elle aime beaucoup, elle leur baise humblement les mains à l’orientale.
L’âge vient. La belle Catya doit avoir environ quarante-sept ans. Elle s’est mise en dernier lieu dans la société d’une vénérable personne qui, à quatre-vingts ans, vit encore de son travail. Mme Paul, pauvre ouvrière, qui de plus a le malheur d’être contrefaite et naine, partage son logement avec elle. Je ne sais comment elles font, mais, dans leur grande pauvreté, elles trouvent encore moyen de faire du bien à leurs pauvres voisines.
Le cœur de Catya fut mis, il y a peu d’années, à une remarquable épreuve. Elle rencontra dans la rue une dame âgée qu’elle crut reconnaître, mais mal mise, traînant un vieux châle, un vieux chapeau. Étrange renversement des choses! c’était son ancienne maîtresse, devenue plus pauvre qu’elle. Catya approche, la salue, lui baise la main; l’autre, étonnée et confuse, laisse échapper d’une âme trop pleine quelques mots de son malheur, de son extrême misère. «Ah! madame, s’écria-t-elle, se refaisant serve par l’excès de son bon cœur, vous êtes toujours ma maîtresse, et ce que j’ai est à vous.» Ce jour même, elle sortait de service et se trouvait en argent. Elle courut à son grenier, qui était tout proche, et, revenant vite, remit ses épargnes entre les mains de la dame, qui ne sut que fondre en larmes.
Nos lecteurs s’étonneront que, dans un ouvrage si court, où nous n’énumérons les souffrances de la Russie que pour arriver aux martyres qui en sont le couronnement, nous nous soyons arrêté si longtemps sur la vie de cette fille.
Nous répondons que la connaissance complète d’une seule destinée nous a plus initié au mystère de l’âme russe qu’aucun récit, aucun livre, aucune communication.
La Russie est un supplice, cela n’est que trop visible. Maintenant, jusqu’où l’âme russe en est-elle atteinte? c’est là une vraie question. Ces infortunés opposent aux coups, aux outrages, une apparente insensibilité. On sait très rarement leur langue. Et, la sût-on, dans leur défiance si légitime pour les classes qui les tyrannisent, ils se garderaient bien de livrer leur cœur. Leur existence est si incertaine, leurs plus chers liens si peu garantis, qu’ils craignent horriblement de déplaire, et quiconque les visite leur trouve le sourire sur les lèvres. Ils ont peur de paraître malheureux, et demandent presque pardon du mal qu’on leur fait. Comment saisirai-je le vrai sens, l’idée secrète d’un monde sans voix? A peine en devinerai-je quelque chose dans les mélodies profondément tristes que cet homme, qui semblait gai, fait entendre quand il est seul, quand il laboure, quand, le matin, il s’enfonce aux grandes forêts.