Sa précoce beauté la perdit. Elle était dans sa famille, au fond de la Russie, fort au delà de Moscou. C’était une famille serve, mais de gens aisés: son grand-père, qui l’aimait infiniment, faisait le commerce de fourrures. L’enfant, âgée de quatre ans, jouait sur le bord du lac, tout près de la route, lorsque des voitures passèrent, les voitures d’une grande dame, la femme du gouverneur de..., qui voyageait avec ses enfants et toute sa maison. Elle remarqua la gentillesse de Catya, et comme ses enfants étaient à peu près du même âge, elle eut la fantaisie de l’avoir et de la leur donner pour jouet. Sans autre cérémonie, sans consulter la famille, ni le maître à qui elle appartenait, elle la prit comme un chat qu’on trouverait sur la route; elle la mit dans sa voiture et poursuivit son chemin.

La famille, fort inquiète, apprit enfin l’événement. La dame s’était arrêtée dans une ville voisine. Le pauvre grand-père en larmes y court, offre une rançon, sa fortune entière, si l’on veut, pour qu’on lui rende son enfant. Il fut rudement repoussé, et battu peut-être. La dame lui rit au nez et partit, emmenant sa proie.

On sait quel est le sort des enfants des classes inférieures qu’on élève avec ceux des grands. Ceux-ci, gâtés et flattés dans leurs caprices égoïstes, font, de ces jouets vivants, de pauvres souffre-douleurs. Si les parents, d’autre part, ont quelque exemple à faire, une leçon sévère à donner, ils la donnent de préférence sur le dos du petit étranger. On sait l’histoire du jeune prince auquel on avait donné un page pour camarade; il était de règle que, si le prince manquait, le page serait fouetté.

A mesure qu’elle grandit, sa maîtresse l’employa à son service personnel comme une petite femme de chambre. Son sort semblait devoir s’améliorer. Ce fut le contraire. Ces dames, maîtresses d’esclaves, sont elles-mêmes de grands enfants, aussi fantasques que les petits, plus violents et plus tyranniques. Catya, déjà grandelette, jolie fille d’environ dix ans, commençait à être remarquée des hommes, qui ne manquaient pas sans doute d’en faire compliment à sa maîtresse. Celle-ci l’aimait d’autant moins. Elle ne perdait pas une occasion de la traiter durement. Si, par exemple, elle était un peu longue à chausser madame, celle-ci, d’un coup de pied, la jetait face contre terre.

Elle couchait, comme un chien, sur une natte à la porte. Malheur à elle quand, la nuit, on l’y entendait pleurer. Quoique enlevée de si bonne heure, elle avait emporté une trop vive image de la maison paternelle, du village, des forêts, du lac, de ses petits camarades, de ce bon temps de douceur et de liberté, des caresses du pauvre grand-père, dans les bras duquel elle s’était si souvent endormie! Ce souvenir l’a suivie toujours, aussi présent que jamais au bout de quarante années. Passé lointain et obscur, mais si doux! il a été pour elle toute la réalité de ce monde, et le reste de la vie un songe qu’elle a tristement traversé.

Elle avait à peu près douze ans lorsque sa maîtresse vint en France et l’y amena, en 1815. La dame, venue avec son mari, le laissa retourner avec l’armée russe et resta ici. Retenue par quelque caprice de passion ou de religion, dominée peut-être par quelque convertisseur (comme plus d’une dame russe au temps d’Alexandre), elle s’obstina de rester à Paris et ne voulut plus entendre parler de la Russie. Son mari, las d’écrire en vain, de prier et d’ordonner, cessa de lui rien envoyer, imaginant sans doute la ramener par la famine. Mais elle persévéra, s’établit dans un couvent de Paris pour une pension minime, renvoya tous ses domestiques. La petite Catya ne fut point exceptée. Sa maîtresse la chassa durement et brusquement, tout comme elle l’avait prise. Elle l’envoya perdre, à la lettre. Des environs du Panthéon, où la maîtresse demeurait, elle fut conduite au Marais, rue du Chaume, à la nuit tombante, et laissée sous une porte.

Il faisait déjà obscur, il pleuvait. Une dame qui passe entend pleurer un enfant, approche. Grande est sa surprise de voir cette fille, déjà grande et belle comme un ange, qui ne sait que pleurer et ne parle pas. A peine savait-elle deux mots de français. Dieu avait eu pitié d’elle. La dame était Mme Leroy, sœur de M. Belloc. La voilà, fort attendrie, qui prend Catya avec elle, s’indigne de la dureté, de la barbare indélicatesse qui peut abandonner aux hasards de la nuit d’une grande ville, une infortunée de cet âge, qu’expose encore plus sa beauté. Elle la prend chez elle, en a soin, l’élève, lui apprend notre langue, la gouverne avec une douceur qu’elle n’avait jamais rencontrée depuis la maison paternelle.

Mme Leroy, quittant Paris plus tard, la remit aux mains les plus chères, à celles de deux dames entre toutes aimées, honorées, vénérées. Pourquoi ne les nommerais-je pas et ne rappellerais-je pas ici un de mes meilleurs souvenirs, celui d’une si aimable et sainte maison? Ces dames étaient l’énergique, la spirituelle Mme de Montgolfier, alors octogénaire, femme de l’inventeur des ballons, et sa très digne fille, grand écrivain, qui n’a écrit que pour le bien, non pour le bruit, et n’a signé presque jamais. Qu’on pense si celle-ci, d’un cœur si chaleureux, si tendre, fut bonne pour Catya. La jeune fille avait grand besoin de ménagement, et aurait eu besoin d’être servie elle-même. Elle avait beaucoup grandi et était très faible. Le moindre poids à soulever, un escalier à monter la mettait hors d’haleine. On supposait qu’elle pouvait avoir un anévrisme au cœur.

Tombée en si bonnes mains, et comme l’enfant de ces dames, leur bijou, il n’était pourtant pas difficile de voir que ses souvenirs de famille la suivaient toujours, que rien ne les lui ôterait, qu’elle était toujours en Russie, toujours au bord du lac natal où on l’avait enlevée. A peine, en réalité, était-elle sortie de sa patrie. Son esprit s’était médiocrement étendu (quoiqu’elle parlât le français avec une remarquable élégance); son cœur s’était développé, et trop sans doute, mais uniquement au profit des souvenirs d’enfance. Ils ne lui revenaient point qu’elle ne se mît à pleurer.

Ces dames, la bonté même, de concert avec leur amie, Mme Belloc, résolurent de faire toutes les démarches pour lui faire retrouver sa famille. Elles trouvèrent de l’obligeance dans l’ambassade russe, mais on ne put rien découvrir. Les indications que Catya pouvait donner étaient vagues et confuses.