Quoi qu’on se plaise à dire sur l’insensibilité des serfs, nous n’en croyons pas moins que cette profanation continuelle de la famille est l’un des martyres de l’âme russe. Nul homme n’est si dégradé qu’il ne souffre de doute amer, ne sachant pas si les enfants qu’il embrasse sont à lui. Il n’y a nulle race, nul pays, d’ailleurs, où la paternité soit plus tendre. Sous l’outrage ils baissent la tête. Mais comment s’en étonner? les révoltes sont isolées, sans espoir d’affranchissement; ils n’en viennent là qu’en acceptant la certitude de mourir sous le bâton. L’homme naît prisonnier en Russie, captif par la nature même avant de l’être par l’homme. Les villages, à grandes distances, communiquent peu, séparés par les forêts, les marais, et la plus grande partie de l’année, par d’infranchissables fondrières. Là ils sont nés, là ils meurent sous la main de fer du destin. Mais ils n’en ont pas moins un cœur, et ce cœur est d’autant plus attendri pour la famille, que tout le reste est si dur! et le pouvoir, et le ciel.
On frémit de songer avec quelle facilité barbare on brise ces chers liens. Ce qui nous semble révolter le plus la nature, les enlèvements d’enfants, sont ordinaires en Russie. Personne ne s’en étonne. L’empereur en donne l’exemple. Il a pratiqué et pratique d’épouvantables razzias d’enfants. Après la révolution, c’étaient des enfants polonais qu’on enlevait sous prétexte de les élever dans le rite grec. Les mères poursuivaient les voitures et se faisaient écraser aux pieds des chevaux. Plus tard, et aujourd’hui encore, il enlève les enfants des juifs à six ans, pour les préparer, dit-on, à la vie militaire. Les pauvres petits durement menés, qui, pour bonnes et nourrices, n’ont que les Cosaques, meurent tout le long du chemin. N’importe, les conducteurs n’en amènent pas moins le nombre indiqué; ils suppléent les morts en volant les enfants des paysans russes.
Les seigneurs prennent les enfants, non seulement pour le plaisir, mais parfois par spéculation. Citons celui qui, dans ses terres, formait des petits danseurs qu’il exposait aux théâtres de Moscou et qu’il vendait à grand prix aux seigneurs qui font jouer l’opéra dans leurs châteaux.
Ces enfants, transportés ainsi dans un autre monde, recevant une éducation distinguée, meilleure parfois que celle de leur maître, sont les plus malheureux de tous. Ils restent serfs; un caprice brutal peut à chaque instant les faire retomber dans la plus dure abjection du servage. Un jeune serf que son maître avait envoyé en Italie et qui était devenu un excellent violon, souffrit tant à son retour, que, de désespoir, il maudit son art et se coupa un doigt pour se rendre incapable de tenir son instrument. Une scène encore plus tragique fut donnée par la barbarie de la maîtresse du cruel Arascheïeff, le favori d’Alexandre. Cette femme, non moins barbare, avait élevé, comme demoiselle de compagnie, une fille distinguée et charmante. Un jour, dans je ne sais quel accès de fureur, elle la fait saisir et fouetter. La sœur de la victime (qu’on dise encore que les serfs sont insensibles) poignarda la grande dame. Toute la maison passa par des tortures effroyables et fut envoyée en Sibérie.
Un petit nombre de faits tragiques éclatent ainsi et saisissent l’attention. La plupart sont étouffés. Il est impossible de savoir tout ce que cette sombre Russie, ce vaste empire du silence, contient de douleur. Nous savons quelques catastrophes. Nous ignorons ce qui serait plus important, plus instructif, la série des souffrances par lesquelles passe le serf, l’ensemble d’une destinée.
J’ai eu le rare avantage de connaître la vie complète d’une serve très intéressante et très vertueuse, qui, enlevée cruellement à sa famille, par le caprice d’une grande dame, puis abandonnée par elle, a été ici domestique de dames respectables qui m’honorent de leur amitié. Cette pure et sainte personne ne lit guère, je crois; si pourtant le hasard voulait que ces lignes tombassent sous ses yeux, qu’elle m’excuse de révéler, avec la barbarie de son pays, le mystère de son âme infiniment douce, sans fiel ni souvenir du mal, tendre et respectueuse pour ceux qui l’ont fait souffrir.
III
HISTOIRE DE CATYA, SERVE RUSSE
Je n’ai pas besoin de dire que, dans cette histoire, très simple en elle-même, j’ai soigneusement évité le moindre ornement d’imagination. Il n’est aucune circonstance que je n’aie connue par moi-même, ou par des personnes très sûres; leur nom seul, que je donnerai, sera pour le public la meilleure des garanties.
Tout le monde a vu Catya, sans la connaître, dans les tableaux où elle a servi de modèle. M. Paulin Guérin a placé sa belle tête dans plusieurs tableaux d’histoire. Le charmant peintre de femmes, M. Belloc, l’a peinte en sainte Cécile pour un curé de Paris, et a saisi parfaitement la douceur de son regard.