Au moment où l’on apprit la révolution de Juillet, deux ingénieurs français, très connus, très distingués, MM. L... et Cl..., étaient dans un salon de Moscou. Le premier se tut; le second parla, loua la révolution. Arrêté le même soir, il partait pour la Sibérie, si notre ambassadeur n’eût été averti à temps et ne l’eût vivement réclamé.
Nul passeport ne doit rassurer l’étranger. Kotzebue avait un passeport prussien fort en règle lorsqu’il fut enlevé à Saint-Pétersbourg et mené d’une traite tout droit à Tobolsk. On avait voulu lui faire peur, et l’événement prouva qu’on avait parfaitement réussi. Il se convertit sans réserve, devint sincèrement bon Russe; si bien que l’empereur, charmé de lui au retour, le fit directeur des théâtres de la capitale. On sait que depuis cette époque sa plume, vendue à la Russie, trahit, calomnia l’Allemagne.
Notre ami, M. Pernet, directeur de la Revue indépendante, avait aussi un passeport lorsqu’il fut traîtreusement arrêté. On le laissa librement voyager jusqu’à Moscou. Là, loin des yeux de l’Europe, loin de l’ambassade française, on le saisit sans prétexte. Aucun des Russes qu’il connaît n’ose réclamer pour lui. On le jette dans un bas cachot, au niveau du fond des fossés, de sorte qu’à travers ses grilles il eût toute la journée la vue et le bruit désolant des barbares exécutions que l’on y faisait. On lui amenait là, sous les yeux, des serfs, que l’obligeante police impériale se charge de bâtonner pour leurs maîtres. Ces cris, ces plaintes douloureuses, ces coups de bâton sonnant sur les os, les furieuses clameurs des bourreaux enragés à leur office, tout cela lui composait un spectacle d’enfer qui lui brisait le cœur, absorbait horriblement ses yeux, ses oreilles, et peu à peu son cerveau. Attaché à cette grille sans pouvoir s’en séparer, en deux jours il se sentait déjà devenir comme hébété; sa pensée lui échappait... Mais que fut-ce donc encore quand on amena, demi-nues, deux jeunes filles de vingt ans, que leur maîtresse, une mégère, faisait cruellement flageller? C’étaient deux pauvres ouvrières en modes qui, ne se croyant pas serves, avaient reçu leurs amants en l’absence de la maîtresse. Elle les fit déchirer de verges. Elles criaient grâce et se tordaient... A voir ces corps de femmes en sang et les nerfs à nu, notre compatriote était près de défaillir. Enfin, on ne s’arrêta que quand une des jeunes filles tomba et qu’on vit qu’elle allait mourir... Pernet se mourait lui-même.
Tout ceci, était-ce un hasard? Il faut ne pas connaître la Russie pour le croire. On voulait briser le Français, lui donner une forte et durable impression de terreur. L’étranger, en effet, a sujet de réfléchir quand il voit que du libre au serf la distance est si petite, que le moindre homme de police arrête le libre et le fait battre. Ces modistes n’étaient point serves; elles étaient probablement Françaises; les modistes le sont toutes.
Deux Allemands, sortant de Russie et mettant le pied sur un bâtiment anglais, se jettent dans les bras l’un de l’autre: «Ah! mon ami! s’écrie l’un d’eux, nous pouvons donc respirer!»
Je ne sais si tous ceux qui partent de Russie peuvent ainsi se féliciter. La plupart y laissent une partie considérable d’eux-mêmes. Ceux qui y ont vécu quelque temps n’en parlent guère qu’avec beaucoup de prudence, soit qu’ils gardent un reste de terreur qui ne les quitte jamais, soit qu’ils se soient assimilés à cet étrange pays, russifiés pour ainsi dire. Ils ne nient point ce qu’il y a en Russie d’odieux ou de dénaturé: ils l’avouent, mais sans le blâmer. Ainsi, leur sens moral, affaibli et énervé, n’est plus celui des autres hommes. Ils sont devenus incapables d’un jugement ferme et sérieux.
La Russie, outre ses terreurs, a une puissance d’énervation considérable. Cette vie d’étuves et de bains chauds, ces maisons chauffées nuit et jour, les molles habitudes des pays d’esclaves, tout relâche la fibre morale. Le cœur, blessé d’abord des côtés barbares de l’esclavage, apprend à se taire; les côtés sensuels prévalent. Tel qui fut révolté d’abord excuse ensuite, et finit en lui-même par trouver cela très doux.
Un écrivain qui a passé vingt ans en Russie décrit le saisissement qu’il eut au premier jour où il entendit battre des femmes. Leurs voix navrantes et déchirantes arrivaient à son oreille avec toute espèce de plaintes enfantines, d’une naïveté douloureuse, tous les mots caressants par lesquels la victime espère adoucir le bourreau. La fille: «Grâce! pitié! pas aujourd’hui! je suis malade! épargnez-moi!»—La femme: «Grâce! je suis enceinte!... Ah! mon ami! doucement!... Vous allez tuer deux personnes!» Enfin, tout ce que la douleur et la peur peuvent inspirer de touchant. Il fondit en larmes. La princesse, maîtresse de la maison, qui le surprit dans cet état et qui ne pouvait le comprendre, lui dit: «Ce qui vous trouble tant, c’est vous qui en êtes la cause. Vous avez dit aimer les fraises; j’ai envoyé ces filles au bois, et elles se sont oubliées à danser dans le village.» C’était par bonté, par suite d’une attention pour l’étranger, qu’elle faisait fustiger ses quatre-vingts domestiques.
Les femmes sont, en Russie, beaucoup plus nombreuses que les hommes; l’armée fait une horrible consommation de ceux-ci. Elles travaillent peu aux champs, peu à la maison. Une domesticité oisive, avilie, est le lot d’une infinité de femmes. Une dame russe me disait: «Sur une petite terre de cent cinquante paysans, que je ne visite jamais, j’ai quarante femmes de chambre qui ne font exactement rien.» Elles sont comptées pour si peu, que les banques n’avancent d’argent que pour des serfs mâles; les femelles sont par-dessus le marché.
L’avilissement des femmes, toujours à discrétion, est une des choses qui mettent très bas la Russie. La famille russe est moins garantie que celle du nègre. Du maître aux serves, la couleur est la même, et les mélanges se font sans qu’une nuance accusatrice révèle la vraie paternité. De là, des effets hideux qu’on voit beaucoup moins dans nos colonies. Le maître fait servir ses frères, abuse de ses sœurs, souvent de ses filles. Et quand nous disons le maître, il faut entendre par là moins le seigneur que le vrai maître, l’intendant, l’agent brutal qui, dans une terre éloignée, sans contrôle ni surveillance, sans respect humain, violente à son plaisir cette population infortunée.