IV
LE MINOTAURE.—DE L’ARMÉE COMME SUPPLICE

Une chose en dit sur l’armée russe plus que toutes les paroles. C’est la rareté des hommes en Russie. Les femmes sont visiblement plus nombreuses, et, ce qui le constate mieux, ce sont les unions disproportionnées qu’on leur impose: on fait souvent épouser un enfant de douze ans à une femme de vingt-cinq ans ou trente ans plutôt que de la laisser veuve.

Ce petit nombre de mâles n’est point le fait de la nature, mais celui du gouvernement; il résulte de la dépense d’hommes excessive qu’on fait pour l’armée. Il n’y pas en Russie cette foule de métiers fatigants ou malsains, qui, chez nous, emportent tant de travailleurs. Le serf russe fatigue peu; il travaille légèrement, lentement, jamais avec l’ardeur dévorante de nos hommes d’Occident.

Quelle armée est-ce donc, celle qui peut, en temps de paix (le Caucase est chose secondaire), éclaircir d’une manière si visible une population de soixante millions d’hommes? A quelque chiffre monstrueux qu’on veuille porter cette armée, on ne pourrait le comprendre si l’on ne savait de quelle manière inhumaine elle est recrutée, dressée et nourrie. Elle doit tirer du peuple trois fois plus d’hommes qu’elle ne compte de soldats. Que devient le reste? Peu, très peu, rentrent au foyer, pas un homme sur une centaine; c’est le mot de Paskevitch lui-même, que j’ai déjà cité. On ne voit nulle part en Russie ces vieux soldats amputés, si nombreux en d’autres pays. Tous guérissent; ils ont le médecin qui guérit toujours: la Mort.

Quand le duc de Raguse, dans son livre plus que russe, suppute, pour nous effrayer, que le soldat russe coûte à l’empereur deux ou trois fois moins que les nôtres, il oublie dans ce calcul que pour obtenir un soldat russe formé et durable, il a fallu préalablement qu’il en mourût deux ou trois. Il néglige, comme chose minime, au-dessous de lui sans doute, de tenir compte d’une si épouvantable consommation de chair humaine[[8]].

Cette mortalité atroce a trois causes principales: 1º Le Russe, physiquement (de race, de vie, d’éducation), est le moins préparé des hommes au service militaire; 2º il sert malgré lui; il se meurt d’ennui, de nostalgie; jamais il ne se console de son pays, de sa famille; 3º on n’emploie nul ménagement pour l’habituer et lui faire accepter son sort; il est brusquement transporté d’une vie à une autre toute contraire.

Une observation mérite peut-être l’attention des physiologistes, c’est que cette race semble, en comparaison des autres de l’Europe, peu formée, peu mûre, enfantine. Les têtes sont souvent jolies, jamais fortes; point de cerveaux capables et profonds. Vous rencontrez en grand nombre de jolis vieillards, à joues rosées, qui semblent jeunes sous leur barbe blanche, et point du tout vénérables.

Chez les Russes, comme chez les enfants, la vie moins organisée, faiblement centralisée, produit sans cesse des vies excentriques, je veux dire des insectes: la vermine les dévore.

Il semble qu’ils aient le sang froid ou qu’ils aient de l’eau dans le sang. Ils boivent impunément des quantités d’eau-de-vie qui brûleraient des hommes d’un tempérament plus ardent, d’un sang plus riche et généreux.