Il y a, dans nos races occidentales, qui ont traversé tant de choses, un caractère de solidité vigoureuse inconnue à la Russie. Le Russe est à nous ce qu’est à l’orme, au chêne formé par les siècles, le svelte peuplier, grande herbe poussée sur-le-champ, rapide et molle improvisation de la nature. Dans tel homme d’Angleterre, de race rouge et nourrie de viande, de parents qui toujours ont battu le fer, et qui, de forgerons, ont monté à la mécanique, il y a, dans cet homme seul, la substance de cinquante Russes. Le sobre paysan français, plein de vigueur et de sens, qui passe les hivers en plein champ, pendant que le Russe s’énerve dans son étuve de huit mois, supporterait bien mieux que lui les bivouacs du Caucase. Ce paysan est, en sept ans (1851), un soldat aussi formé que le Russe en vingt, et il a de plus un coup d’œil, une vive et forte manière de voir et d’agir, de se décider, que le Russe n’a jamais. Celui-ci, même devenu brave, a très peu d’initiative.

Observez, au même jour, deux villages, en France, en Russie, au jour du départ. Le conscrit français attache des rubans à son chapeau, et quoique souvent il pleurerait volontiers de quitter sa famille, il boit et tâche d’être gai. Le Russe se roule par terre et arrache sa barbe. Désigné par le seigneur, le plus souvent par punition, il eût pu être envoyé colon en Sibérie; il est plus malheureux encore, on le fait soldat. Chose terrible pour un homme souvent marié, père de famille, qui a trente ans ou davantage. Car jusqu’à quarante ans le paysan peut être pris, et reste dans la plus triste anxiété sur son sort.

L’enlèvement annuel des soldats par tout l’empire a tout le caractère d’une battue générale de pauvres animaux sauvages, poussés sur un point par les chiens. Autour de la chaîne qui les tient ensemble, rasés et tondus, caracole le Cosaque, véritable chien de garde de cet infortuné troupeau. Celui-ci, le seul dans l’empire dont les libertés soient quelque peu respectées, naît soldat, et, loin de payer tribut, reçoit l’argent de l’empereur. Mangeur de chair, actif et âpre, il regarde en pitié ces paysans russes faiblement nourris. Son petit cheval, laid, mal bâti, mais rapide, infatigable, appartient au cavalier. Le Cosaque, vrai factotum de la Russie, l’exploite à merveille. Pêcheur, chasseur, marchand, brocanteur et douanier, il fait la guerre à la contrebande, mais par jalousie de métier et pour pouvoir faire seul la fraude.

Qui peut dire l’épouvantable quantité de coups de bâton qui sont jugés nécessaires pour faire un bon soldat russe? Ceux qui ont vu au bain des Russes de tout état, mais principalement les soldats, les vieux grenadiers de la garde, étaient stupéfaits de leur voir le dos couturé, cruellement historié de cicatrices. Ces braves gens, qui n’avaient de blessures que par devant, portaient derrière les stigmates affreux de la discipline, et vieux soldats, vénérables après cent batailles, pour la moindre bagatelle étaient flagellés.

Non, barbares, ce n’est point là une éducation militaire. La discipline russe, comme l’ont dit souvent vos propres officiers, est un affreux monachisme des casernes, une dure règle de cloître, où les fautes les plus légères, et qui ne sont pas des fautes, sont punies si cruellement, qu’on ne trouve plus de châtiment pour les fautes réelles.

Le sublime dans ce genre, pour le baroque et l’atroce, fut le tzarewich Constantin. Pour un gant qui n’était pas d’une blancheur absolue, il faisait donner cinq cents coups de bâton. Les soldats, terrifiés, économisaient sous main pour acheter des gants eux-mêmes; ceux qu’on fournissait, dès le second blanchissage, les auraient fait bâtonner. «Je n’aime pas la guerre, disait Constantin, elle gâte le soldat et elle salit les habits.» Et quelqu’un disant, pour excuser près de lui un officier: «C’est du moins un homme qui a beaucoup de courage.—Du courage? Que m’importe? Je n’aime pas le courage.»

Il révélait là, dans sa brutalité naïve, la vraie pensée de l’autorité. Elle ne se soucie nullement du courage ni de l’énergie. L’héroïsme, même à son profit, lui serait suspect. Ce serait mal faire sa cour que d’être un héros. Il faut être un bon sujet, médiocre et humble, aller derrière, attendre l’ordre.

Si ce gouvernement si dur était du moins en proportion régulier et ferme, le mal serait bien moins grand. Pour le malheur du soldat, il y a, dans l’administration, infiniment de hasard, d’irrégularité, d’abus; tout cela connu du pouvoir, qui n’y met aucun remède. Comment ce pouvoir, très fort, ferme-t-il les yeux sur les profits monstrueux qu’on fait sur les vivres, sur la vie même des hommes? Comment n’a-t-il pas osé faire encore cette réforme simple, élémentaire, admise depuis longtemps partout, de séparer l’administration du commandement, d’ôter aux colonels la distribution lucrative des subsistances? Quelle serait l’indignation de nos officiers si on leur imposait des fonctions qui risqueraient de les enrichir!

Voilà donc ce pauvre soldat, battu, mal nourri, mal vêtu, qu’on amène à l’entrée des gorges du Caucase. Ses habitudes de jeunesse, qui furent de s’enfermer l’hiver (pendant un hiver si long), contrastent cruellement avec ces bivouacs de montagnes, ces violentes alternatives de chaud et de froid, de brûlant soleil, d’ouragans de grêle. Les logements, mal établis, souvent même n’existent pas; ils sont en projet sur la carte où l’empereur suit les opérations. Il ordonne, il y a vingt-cinq ans, de construire un fort, donne l’argent tous les ans, fait pousser ardemment l’ouvrage. Le général Woronzoff, qui croyait, comme l’empereur, que le fort existait, y envoie un bataillon; on cherche longtemps: point de fort. A la longue, on trouve pourtant un poteau qui désignait son futur emplacement. Le bataillon coucha dans les neiges de la montagne.

Je ne dirai rien du Caucase, ni de cette race guerrière supérieure non seulement aux Russes, mais à toutes les races du monde. Les Tcherkesses ont, comme on sait, fourni à l’Égypte ses mamelucks qui la gouvernèrent, et des chefs à bien d’autres pays de l’Orient. Regardez les fort bonnes gravures qu’on en voit ici. Ce sont visiblement des rois. Par leurs armes toutes royales, leurs lames héréditaires, leurs fusils de platine qui ne manquent jamais leur coup, leurs merveilleux chevaux qu’on mène à la voix, sans brides ni mors, ils sont aux Russes ce qu’est l’aigle au mouton. Souvent ils ne daignent pas tuer l’homme, ils l’emportent au galop de leur cheval, que rien ne saurait atteindre.