Le Cosaque lui-même, très guerrier, mais baroquement monté, et faisant des affaires, est un être ridicule devant ces rois de la montagne.

Il ne faut pas s’étonner de l’ennui et du dégoût que donne aux officiers russes une guerre où l’on reçoit toujours des coups sans en rendre. Ils ne sont guère moins malheureux que leurs infortunés soldats. Nobles et riches, habitués dès l’enfance aux jouissances, ils ont été de bonne heure enfermés dans une école militaire où l’on n’apprend rien. Rien de plus triste, de plus lugubre à lire dans le livre d’un officier, que le vide désolant, la désespérante inactivité où l’on tenait sous Constantin (les choses ont-elles changé?) les élèves de l’école militaire de Varsovie. Nulle instruction, nul livre, nul amusement permis, sauf les filles, tant qu’ils voulaient: méthode excellente pour énerver les corps, abaisser les âmes, faire de bons serviteurs et de bons sujets. On les trouvait exemplaires; déjà on se félicitait de les voir devenus dociles. Ces jeunes gens, qu’on croyait démoralisés, un matin, au nombre de deux cents, par une audace incroyable, marchent contre une armée russe qui croyait garder Varsovie, rallient le peuple et s’en emparent.

Quel est l’état moral du militaire en Russie? Comment se déciderait-il dans un grand conflit avec l’Europe? On ne peut nullement le prévoir; quels que soient les sentiments des officiers ou des soldats, ils portent un joug de terreur difficile à secouer.

Cette race, entre toutes celles du monde, est la plus facile à terroriser.

Entendons-nous bien sur ce mot, sur le phénomène de la terreur. Il ne s’agit point de la peur, et je ne dis point que les Russes soient lâches. La terreur est un phénomène d’imagination tout à part. C’est l’état d’un individu fasciné par une force qu’il juge irrésistible, comme celles de la nature. Tel est brave contre les hommes, qui ne l’est plus contre ces puissances mystérieuses. Eh bien, au Russe le plus brave, l’autorité apparaît comme une irrésistible fatalité naturelle. Faible individu, il se courbe sous l’idée confuse qu’il a de ce monstrueux empire; il le porte, il en sent le poids dans le commandement de ses moindres chefs. Et ce n’est pas une obéissance extérieure: il mêle à son fatalisme un sentiment religieux, il obéit dévotement.

Une remarque a été faite par un excellent juge, qui, froidement, en amateur, observait les choses. Le Russe et le Français, également braves au péril, offrent cette différence: le Russe enfonce son shako jusqu’aux yeux et avance sans regarder; le Français avance et regarde.

Les Russes ne mettent en ligne que de vieux soldats. On peut croire que ceux qui survivent, qui vieillissent dans une discipline si dure, sont des hommes d’une résistance peu commune, des soldats très fermes. On ne doit pas leur en opposer d’autres. En face d’un tel ennemi, toute armée européenne doit se fortifier toujours par les réengagements.

L’armée russe, jadis fanatique, l’est-elle aujourd’hui? Nullement. Est-elle au moins enthousiaste? Et de qui le serait-elle? Tenue trente années l’arme au bras, en présence de l’Europe, excédée, refroidie de cette parade éternelle, elle croit moins à ce Dieu de la guerre qui a toujours préféré les moyens de la diplomatie.

Rien n’a plus énervé cette armée que l’esprit d’excessive défiance que la police inquiète y a introduit. Tous épient et observent tout. Chaque officier craint d’être dénoncé par son voisin, et trop souvent le devance. Le soldat voit parfaitement ce triste état moral des chefs; il garde le respect, non l’estime. L’obéissance intérieure en est ébranlée.

Personne ne connaît bien le soldat russe. Sous cette tenue d’automate, sous ce visage de bois, il conserve un jugement parfois très critique. Il est infiniment rare qu’il le laisse pénétrer. Citons une précieuse révélation en ce genre. Notez qu’il s’agit de l’époque fanatique des soldats de Souwarow. Dans le récit qu’on va lire, très naturel, évidemment exact et véridique, on ne voit rien de cela, mais une ironie légère, une tendance fort touchante à la compassion, le vague espoir de sortir enfin du service, et ce qui ne quitte jamais le Russe, l’amour du pays, de la famille.