C’était à la mort de Catherine. Voici l’entretien des soldats que Niemcewicz entendit de sa prison: «Enfin nous aurons un tzar!» disait l’un. A quoi l’autre répondait: «Il y a longtemps que cela n’est arrivé. Notre vieille matuszka (petite maman) s’est, je crois, suffisamment divertie.»—«Plus que suffisamment, dit l’autre, chacun son tour. J’espère que maintenant nos pauvres prisonniers sortiront.»—«Il y aura de grands changements, disait un troisième. On dit que tous ceux qui ont servi trente ans auront la liberté de retourner chez eux.»—«Dieu le veuille!» dirent-ils tous avec un profond soupir.


[8]. Le duc de Raguse n’a pas vu cela. Et il a vu une infinité de choses incroyables: par exemple, qu’une famille de colons, nouvellement établie en Russie, en deux générations, a centuplé sa fortune! Oh! le bon pays! Tout est sur ce ton. Ce que les Russes n’ont pas osé dire eux-mêmes, ils l’ont dit par leur flatteur gagé. La seule chose où la vérité n’a pas pu être tuée tout à fait, c’est la comparaison instructive des colonies russes avec celles du Danube. Dans celles-ci, l’ingénieux créateur (le prince Eugène, au dix-septième siècle) a trouvé sur la frontière turque la famille armée et la bande armée; il a respecté la famille et constitué la bande en régiment. Il a aidé la famille et ne lui a rien ôté; ce ménagement va à ce point, que le colon-soldat est toujours, comme autrefois, habillé par la famille, et l’État paye l’habillement. En Russie, au contraire, les colonies militaires, vastes établissements de cavalerie, n’ont été créées, comme tout ce qui s’y fait, qu’au prix des plus terribles violences. La famille a été pliée, brisée, barbarement violée; l’habitant immolé au soldat comme le soldat au cheval. Les hommes ont été sacrifiés aux choses avec le plus terrible mépris de la personnalité humaine.


V
SIBÉRIE

On a parlé souvent des martyrs de Sibérie. Mais pourquoi les isoler? La ligne de séparation serait toute fictive. Sauf une aggravation de froid, la Sibérie est partout en Russie, elle commence à la Vistule.

On parle de condamnés. Mais tout Russe est un condamné.

Dans un pays où la loi, n’étant qu’une dérision, ne peut juger sérieusement, tous sont condamnés, nul ne l’est. Il n’y a point à distinguer entre souffrance et supplice.

Le supplice général n’est point tel mal matériel, c’est le brisement du cœur, c’est l’anxiété morale d’une âme brisée d’avance par l’éventualité d’un infini de malheurs. Dans ce monde si dur, où tout semble avoir la fixe rigidité des glaces, rien n’est fixe; en réalité tout est plein de chance et de doute.

Tous sont condamnés, disons-nous. Le serf l’est moins encore pour son servage et sa misère, que parce qu’il n’est pas sûr de sa misère même. Demain tout peut changer pour lui; il peut être enlevé pour l’armée ou les fabriques, sa femme donnée à un autre, sa famille dispersée.