Arriver là sans ressource, sans abri, ce serait la délivrance; on mourrait. Il ne faut pas qu’on meure vite. Établi dans un petit fort, au milieu du désert glacé, piochant ou traînant la brouette, nourri de lait aigre, de poisson gâté, deux ans, trois ans, quelquefois plus, vous mourrez lentement sous les coups.
Pour ceux même qui ne sont pas condamnés à ce sort affreux, qui ont une demi-liberté, une vie matérielle presque tolérable, l’effet moral n’est guère moins terrible. Si la Sibérie n’est pour eux un infini de souffrances, c’en est un d’oubli, où ils se sentent disparaître, mourir pour le monde des hommes, pour la famille et l’amitié. Perdre son nom, s’appeler numéro dix, numéro vingt, et si la famille dure, engendrer des enfants sans nom, une race misérable qui se perpétuera dans le malheur éternel! barbare image du dogme barbare du péché originel; l’homme perdu perd ses enfants; damné, il les damne, et, par un crescendo atroce, il se trouve que les enfants d’un homme condamné pour vingt ans aux mines seront mineurs quarante ans, cinquante, jusqu’à la mort, leurs enfants encore après eux et toute leur postérité.
La Sibérie entraîne la dégradation non seulement pour les personnes, mais pour les choses qui y sont déportées. Une cloche y fut déportée pour avoir sonné le tocsin dans une révolte. Des canons y furent déportés et reçurent le knout à Tobolsk. La dégradation est fort sérieuse pour les personnes, dans un pays où elle implique la bastonnade à volonté.
Les déportés n’eussent-ils à craindre que le changement complet de leurs habitudes, le passage d’une molle vie asiatique à une vie de travailleurs, cela suffirait pour que la Sibérie fût l’horreur des Russes. Leur mollesse supporte à peine la vie que les gens aisés mènent dans l’occident de l’Europe. Une dame russe m’avouait ne pouvoir rester ici; une infinité de douceurs orientales lui manquaient; les services de nos domestiques lui semblaient trop rudes, leurs voix dures et fières; elle ne supportait pas les froissements naturels d’un monde d’égalité. Il lui fallait les flatteries de ses femmes, leurs complaisances, des faiblesses de nourrice, une vie d’étuves et de bains, la tiède atmosphère de la maison russe. Que serait-elle devenue, cette pauvre femme, si, au lieu du voyage de Paris, qu’elle trouvait si dur, elle eût fait celui de Tobolsk?
C’est une tradition en Russie que Catherine (ou peut-être une des impératrices qui l’ont précédée), pour briser l’orgueil de certaines grandes dames, leur envoyait parfois l’ordre de se faire flageller elles-mêmes par leurs gens dans leur palais. Le chef de la chancellerie secrète intimait l’ordre avec respect, surveillait l’exécution. La triste opération finie, la patiente se rajustait et remerciait, se tenant heureuse d’en être quitte à ce prix et d’éviter la Sibérie.
Qu’on juge en effet l’horreur d’une pauvre femme craintive qui, tirée de son palais, de son luxe voluptueux, de son été éternel, peut être jetée la nuit, pour rouler quinze cents lieues, dans un coffre doublé de fer!... Ou bien encore, forcée, elle qui n’a jamais marché, de faire à pied, sous le fouet, cet effroyable voyage, mendiante, recevant sur sa route quelque misérable aumône de la charité des serfs!...
De quelque manière qu’elle aille, c’est en vérité, pour une femme, un affreux supplice de s’en aller seule, laissant son mari, ses enfants, tout ce qu’elle aimait, seule dans la nuit, dans le Nord et l’hiver, dans l’horreur de l’inconnu. Passer d’Europe en Sibérie, c’est comme tomber dans le vide. Désert d’hommes et désert d’idées. Vaste néant, sans histoire, sans traditions, sans religion (nulle autre que la sorcellerie). Un vide si complet, si parfait, que les religions même qui y sont entrées, le mahométisme tartare, par exemple, y perdent leurs dogmes, leurs légendes, leur auréole, deviennent pâles, effacées, nulles, comme l’invisible soleil de la Sibérie.
Peu résistent à cette puissance désolante de négation. Perdus dans ce vaste rien, ils se font à son image et deviennent aussi un néant.
Dans un voyage publié en 1850 à Wilna, sous la censure russe, Mlle Ève Felinska décrit l’état déplorable où elle vit, à Tobolsk, un colonel polonais. Impliqué dans l’affaire de 1825, il avait été condamné par le sénat à trois ans d’emprisonnement, seulement pour non-révélation. L’empereur ne fit aucune attention à ce jugement; il le fit déporter au nord de la Sibérie, au soixante-treizième degré, d’où, par grâce, on le laissa revenir à Tobolsk. Cet infortuné, qui avait été le plus bel homme de l’armée, n’était plus reconnaissable. «Ne pouvant se soutenir, il était assis au fond d’un fauteuil à bras. Ses cheveux (blanchis déjà), rares, mais peignés avec soin, lui tombaient sur les épaules et descendaient jusqu’aux coudes. Son visage était très pâle et bouffi, son regard éteint. L’émotion faisait trembler ses yeux et ses lèvres. On voyait qu’il voulait parler et qu’il ne le pouvait pas. Il nous fit signe de la main de nous rapprocher, afin qu’il pût nous saluer. Son esprit jouissait alors d’un moment de lucidité, mais l’émotion lui rendait difficile de se servir de sa langue, à moitié paralysée. Sachant que nous allions à Berezowa, où il avait habité, il nous engagea à loger chez son hôtesse. Toute cette conversation se faisait avec une grande peine; il fallait plutôt deviner ce qu’il voulait dire. Mais bientôt on vit qu’il avait épuisé l’usage de ses facultés, car son imagination s’étant reportée sans doute sur les rives du Tage et de la Seine, qu’il avait tant connues, il nous dit que nous trouverions à Berezowa des melons, du raisin et autres fruits méridionaux. Nous abrégeâmes notre visite, le cœur serré, tandis qu’il cherchait à nous retenir du geste, et tâchait de dire: Encore!!!»