VI
SIBÉRIE.—LES SUPPLICES
«Ici la nuit est sombre comme l’hiver. Elle est triste, mais grandiose. Quand elle est éclairée de l’aurore boréale, le ciel bleu foncé, presque noir, présente mille étoiles filantes et paraît en feu. Ce feu n’échauffe pas, n’éclaire pas. Ces astres sont mélancoliques; on les prendrait pour les regards d’esprits condamnés à fixer éternellement cette scène du malheur...
«Des colonnes de feu, des formes bizarres, terribles, majestueuses, se choquent de tous les points du ciel; vous diriez de la braise ardente, parfois des flots de sang... Est-ce que la nature, comme l’homme, aurait des visions? Cette nature du Nord, malheureuse, endormie, semble songer des rêves d’exilés.»
C’est un des traits du grand tableau que le bon général Kopec, compagnon de Kosciuszko, nous a tracés de la Sibérie orientale, où il était relégué, à la pointe du Kamschatka. Rien de plus touchant que les mémoires de cet homme simple. Rien de plus différent de ceux de son prédécesseur dans les mêmes contrées, le Polonais Beniowski. Celui-ci, indomptable, remuant, hardi joueur et plus hardi soldat, en un moment s’approprie le désert et devient roi de son exil. Il refait sa fortune, il retrouve une femme, persécute ses persécuteurs, bat ses gardiens, et au lieu de se tenir captif au Kamschatka, il l’emmène, l’embarque avec lui. Kopec s’adresse à Dieu; il est frappé au cœur, trop blessé pour tenter de telles aventures. Sans études ni instruction, mais élevé par son malheur, il met dans son simple récit la mélancolie tendre et pieuse de l’âme lithuanienne. C’est une révolution morale que signale ce livre. La Pologne est changée, elle a le don des larmes.
«Je me promenais au bord de la mer, et quand le temps était à l’orage, je voyais toutes sortes d’animaux étranges, des baleines, des lions et chiens marins. Parfois il me venait des pierres; c’étaient des ours qui les lançaient pour me blesser et m’attaquer ensuite. Cette mer est très houleuse en automne; elle brise si fort que le Kamschatka en tremble jusqu’aux fondements. Les jours sont gris et les nuits noires. Quand la tempête vient, et que l’Océan gronde, les grandes bandes de chiens qui vivent de poissons (ils sont là peut-être vingt mille) hurlent à l’Océan, et d’innombrables ours répondent par des grondements sinistres. Pendant ce temps, les volcans tonnent et vomissent des flammes et des cendres. Ah! quel spectacle d’enfer! et quelle est la situation d’un honnête homme au milieu du conflit de ces méchants éléments!»
Kopec se plaint de la nature, très peu des hommes. Il avait été traité cependant avec une grande barbarie. Blessé, malade, sans égard à ses plaies qui se rouvraient au froid, il avait été traîné jour et nuit dans un coffre doublé de fer en dedans. N’en pouvant plus, il demandait quelque repos à l’officier qui le menait. «J’ai l’ordre d’aller sans m’arrêter, dit-il, j’amènerai au moins votre corps. Vous êtes libre de mourir en route.»
Ce qui était bien triste encore pour lui, c’était de rencontrer d’immenses convois de pauvres Polonais qu’on emmenait en Sibérie, tondus, marqués au front et le nez arraché. Le chemin, en avançant, n’était plus indiqué que par des ossements d’ours, de chevaux ou d’hommes, quelques tombes d’exilés qui étaient morts dans le désert et attendaient leurs successeurs.
A un relais, il vit une femme distinguée qui était servante. «Qui êtes-vous? dit-il.—Jadis, femme d’un colonel, aujourd’hui d’un forgeron, et elle s’éloigna sans dire qui elle était.»
Kopec était perdu, Sibérien pour toujours, sans un hasard heureux. D’autres généraux, qu’on chercha pour les faire revenir, ne purent jamais se retrouver.
«Un jour, sur les débris d’un vaisseau naufragé, je regardais tristement la mer remplie de monstres. Tout à coup j’aperçois un homme beau, jeune, majestueux et d’un costume étrange; je fus saisi de cette apparition. «De quelle nation êtes-vous? me dit-il.—De la nation malheureuse.—Ah! tu es Polonais... Je suis marchand... je retourne en Russie... Écris aux tiens... Je sais ce que je risque... N’importe! va, écris.» Il brava le danger, se chargea de la lettre et la porta fidèlement.»