Les mois et les années s’écoulent. Un jour l’hôte de Kopec entre tout pâle dans sa chambre: «On a vu en mer un vaisseau.—Ah! tant mieux! dit le Polonais.—Tant pis, dit l’hôte. Le commandant d’ici va nous accuser de complots, comme il le fait parfois; il prendra nos biens et nos vies. Il sait qu’il faut trois ans pour qu’une plainte arrive.»
Le vaisseau apportait la grâce de Kopec, sa délivrance. Il n’y voulait pas croire. Quand il eut lu lui-même, il s’évanouit. Pour se remettre, il alla à la mer. «Le temps était à l’orage; les monstres venaient, par troupes, se rouler vers les côtes. Je croyais reconnaître des hommes, des visages connus, des scènes de notre vie nationale, des processions, des moines qui portaient la croix à ma rencontre. Je m’élançai... Mais on me retint.
«De retour, j’eus peine à rentrer dans ma chambre. Tous venaient me féliciter. Les femmes m’apportaient des présents, des choses bonnes et rares, du rhum, du sucre, des bougies (chose, de toutes, la plus précieuse au pays des nuits éternelles).
«Le curé, bon vieillard de quatre-vingts ans, exilé comme les autres, vint en habits sacerdotaux, avec ses chantres; six enfants des îles voisines qu’il avait formés, et qui chantaient très bien, de la manière la plus touchante. J’allumai à la fois toutes mes bougies. Leurs voix tendres nous allaient au cœur. J’ai toujours eu le don des larmes; mais cette fois j’éclatai en sanglots, ou, pour mieux dire, en cris sauvages.
«Nous nous assîmes ensuite autour de ma table de pierre, et tout le monde continua de pleurer. Je préparai du punch polonais. Chacun pensa à sa patrie, pleura. Nul n’espérait de revenir.»
«Vous, vous êtes heureux,» disaient-ils à Kopec. «Vous partez dans trois ans.» Le vaisseau, en effet, ne devait repartir qu’après être resté trois ans dans ces parages.
Combien d’histoires touchantes pourrait dire le désert s’il savait raconter! Il est muet, autant que ténébreux. Le ciel, la terre et le pouvoir semblent d’accord pour étouffer, éteindre toutes les voix humaines. Cet océan de plaines glacées est plus discret encore que l’Océan des eaux sur les naufrages qu’il recouvre. A ce vaste sépulcre, la Russie, fatale comme la mort, a confié le soin d’absorber l’héroïsme des trop brillantes nations dont elle était environnée. Ne rendant pas de prisonniers de guerre, les faisant disparaître, elle a épuisé la Suède. Les compagnons de Charles XII, transformés par elle en maçons misérables, dorment au pied des bastions de Tobolsk, péniblement bâtis par eux. La Suède s’est écoulée là. Et la Pologne y vient. La lugubre procession ne s’arrête pas; un peuple entier marche au désert, au tombeau.
Ainsi, pendant que multipliée, impersonnelle, indifférente, multiplie la Grande-Russie serve, féconde comme l’herbe des steppes, et non moins monotone,—la vigoureuse personnalité des peuples héroïques, où tout cœur fut une flamme, disparaît, s’amortit, entre sous la terre. La Sibérie couvre, enfouit son trésor.
Chose touchante! ce qu’on n’a pu cacher, ce qui a éclaté au jour, ce ne sont pas les vaillantes résistances, ce sont les dévouements de la nature, de la famille. Les héros ne sont plus; mais le père, le mari, l’amant reste, et la nature subsiste, les miracles du cœur, les victoires de l’amour sur la férocité humaine.
Tout le monde a lu dans Custine l’histoire attendrissante de la princesse Troubetzkoï, qui a tout quitté pour suivre son époux, un homme infortuné, mais peu intéressant, qui eut le grand malheur de laisser périr ses amis, de s’excuser et de survivre. Prince, était-il aimé? Rien l’indique. Condamné, il le fut. En Russie ils n’avaient pas d’enfants; en Sibérie ils en ont cinq. Cette femme admirable, par son amour inattendu, a donné au proscrit bien plus que la vengeance impériale n’avait pu lui ôter.