Consignons ici une histoire plus admirable et moins connue, très certaine, attestée par une bouche très pure, héroïque, qui ne peut mentir. En 1825, un jeune Russe (appelons-le Iwan) fut envoyé en Sibérie. Il aimait et était aimé. Une Française, jeune institutrice dans sa famille, avait de lui promesse de mariage. La famille qui ne l’ignorait pas, et craignant cette union, avait éloigné la jeune fille. A peine eut-elle appris que son amant perdu, ruiné, misérable, abandonné de tout, s’en allait à la chaîne, elle attesta sa promesse de mariage. Elle alla bravement à Saint-Pétersbourg, droit à l’empereur. Il la crut folle, essaya de la ramener, lui dit de ne pas persister à devenir la femme d’un forçat. Hélas! il était si facile que ce forçat ne le fût plus... La grâce qu’on lui accorda ne fut autre que de le suivre, de souffrir avec lui, de mourir avec lui... La pauvre Française, en effet, fut victime de son dévouement; sa faible poitrine ne tint pas contre ce climat terrible; au bout d’un an elle mourut. Son mari ne survécut pas; soit misère, soit douleur, il l’accompagna au tombeau.
Ils laissaient un enfant, malheureux orphelin, dégradé, ruiné en naissant. Les biens du père avaient passé à un fils naturel du grand-père. Celui-ci (rien n’est plus honorable pour le caractère russe) refusa de profiter de l’atrocité de la loi et rendit tout à l’orphelin.
Un danger de la Sibérie, et le plus grand, c’est de mourir avant sa mort. La variété infinie des destinées que l’on y trouve, l’arbitraire absolu qui règne là sur tous, rend trop aisé d’éteindre, d’annuler les âmes les plus fortes. La Russie n’a pas besoin de bâtir, comme l’Autriche, de savantes prisons où le condamné est forcé de prendre des métiers serviles, des arts de femme, de futiles occupations qui énervent l’esprit. Elle se fie au climat trop fort pour l’homme, et qui le brise. Elle se fie à la brutalité du caprice militaire, où tout condamné énergique trouve comme une meule qui le broie à chaque heure. Le dur soldat, renouvelé sans cesse, use le condamné dans ce frottement. Celui-ci baisse peu à peu, il s’affaisse, il perd toute faculté de résistance. L’esprit vient au secours et se montre ingénieux pour lui prouver à lui-même qu’il aurait tort de s’obstiner à ce martyre obscur. Il lui justifie ses tyrans, détruit en lui l’idée du bien, du mal, le jette dans la plus grande indifférence, lui pervertit le sens, lui fait croire que le mal est le bien.
Voilà ce que la liberté a toujours craint pour ses enfants, non la mort, une mort noble et sainte. Voilà ce que craignait l’Europe, quand elle a su que les héros de novembre 1831, condamnés à mort, étaient graciés, réservés pour la Sibérie. Nous lisons dans le beau recueil des Polonais de 1830 (par M. Straszewicz), à la fin de chaque légende: «Ils vivent, ils sont en Sibérie, voilà tout ce qu’on sait; quel est leur état de cœur? on l’ignore malheureusement.»
Eh bien! nous le savons, grâce à Dieu! Nous sommes rassurés,—leur âme n’est point morte. Ils l’ont gardée entière, et donné leur corps au destin.—Les uns morts, les autres mourants, ils sont tous restés immuables dans la foi et dans l’espérance.
Un exilé venu de Sibérie (M. Piotrowski), nous a instruits de leur martyre.
Pierre Wysocki, le jeune homme héroïque qui frappa le coup de novembre, entraîna l’école militaire à la délivrance de Varsovie, a souffert le premier. Vers 1833, arrivé en Sibérie, il osa entreprendre de revenir à main armée. On voulut le briser: on lui donna quinze cents coups. On n’en peut infliger davantage sans donner la mort. Par un raffinement barbare, on voulut qu’il vécût, qu’il fût appliqué aux plus durs travaux des forçats. Long martyre! Mais une telle âme est forte en la patrie, en Dieu!
En 1837, a péri l’illustre poète Sierocinski avec trois de ses compagnons. En 1831, jugé et condamné, malgré son âge, malgré son caractère (il était prêtre), on l’avait fait soldat. Mis à cheval et la lance à la main, l’infortuné menait la rude vie des Cosaques de la frontière, qui font en Sibérie la chasse aux Tartares, aux contrebandiers. Les autorités de la Sibérie, plus sages que celles de Saint-Pétersbourg pensèrent qu’il serait plus utile comme instituteur dans une école militaire. Là, cet homme faible et délicat, mais d’une âme énergique, conçut le plus hardi projet, celui d’imiter et de surpasser l’audace de Beniowski, de faire en toute la Sibérie ce qu’il fit pour le Kamschatka, de soulever les condamnés et la Sibérie même. Ce pays, gouverné municipalement, eût gagné sans nul doute à s’isoler du grand empire qui ne colonise le Sud qu’en faisant du Nord un désert. Ces vieilles tribus du Nord, jadis heureuses dans leur vie nomade et pastorale, ne pouvant plus promener leurs troupeaux de rennes, ne vivent que de chasse, ou plutôt elles meurent et disparaissent comme les sauvages de l’Amérique.
Une association immense se forma. Le projet était arrêté, si l’on ne pouvait résister, de se faire un passage les armes à la main et d’aller jusqu’en Bucharie, peut-être jusqu’aux Indes. Trois conjurés trahirent. De 1834 l’instruction du procès se fit, à Saint-Pétersbourg, jusqu’en 1837; Sierocinski, immuable, gardait tout le calme de l’âme, et faisait en prison des vers.
Enfin, l’horrible sentence arrive de Saint-Pétersbourg. Plusieurs Polonais et un Russe devaient recevoir sept mille coups! sans merci, sans grâce d’un seul! les autres, trois mille, ce qui suffit pour mourir.—On avait envoyé exprès le général Gatafiejew pour surveiller l’exécution. Sa férocité indigna les Russes. Au point du jour, deux bataillons complets, chacun de mille hommes, pour compter plus aisément les coups, s’alignèrent hors de la ville. Gatafiejew se plaça au centre de l’opération. Les baguettes étaient des bâtons, et les soldats furent rapprochés, pour mieux appuyer les coups.