On ne tue pas,—on bat de verges. Le knout a été aboli. N’épargne la verge à ton fils. Il peut arriver seulement que les verges soient des bâtons.

La sentence des sept mille coups dont nous avons parlé plus haut contenait cette dérision, que, si les patients survivaient, ils travailleraient aux mines jusqu’à la fin de leur vie. Or on meurt généralement à trois mille ou quatre mille coups.

Cette terrible hypocrisie, qu’on sent partout dans la Russie, n’est pas le fait de l’homme seul. Elle résulte principalement de l’insoluble problème qui est au fond de l’empire russe: Gouverner par les mêmes lois les nations les plus barbares et les plus civilisées. Cet empire est constitué par cela seul en affreux Janus, qui grimace la douceur en regardant l’Occident, tandis que vers l’Orient il montre sa face vraie, celle de la barbarie mongole.

Les populations sauvages de la Sibérie ont seules peut-être une intuition vraie de ce gouvernement. Elles ne comprennent pas l’empereur comme un homme, mais comme un monstre à deux têtes, le double griffon, l’aigle-tigre qu’elles voient sur les armes de Russie.

Là est le vrai mystère de la férocité russe. Dans cette dualité inconciliable, elle trouve son impuissance. Elle fait de furieux obstacles pour la vaincre, et tous les obstacles, elle les traite de révolte. Mais c’est elle, dans cet injuste effort, qui est en révolte contre la nature.

Quand cette dualité rencontre un homme violent et sincère, comme Pierre III ou Paul Ier, elle apparaît ce qu’elle est, une fureur, une folie.

Folie, moins de l’individu que de la situation. Pierre-le-Grand, malgré son génie, n’apparaît pas moins comme un fou dans un grand nombre de ses actes. Russe et barbare de nature, Européen de volonté, c’est contradiction vivante.

Catherine partie du point contraire, une Allemande devenue Russe, esprit très sec, très net, très froid, n’en offre pas moins dans ses actes la contradiction la plus forte. Philosophe, elle défend la tolérance en Pologne, et elle organise contre les Polonais la Saint-Barthélemy de l’Ukraine. Elle fait massacrer les révolutionnaires à Praga, et fait élever son petit-fils par un Suisse révolutionnaire.

Alexandre, élevé ainsi, Allemand par sa mère et doux de nature, est celui de tous dont le peuple russe a le plus souffert. Dans sa sauvage entreprise des colonies militaires, conduite par son barbare favori, Arascheïeff, il atteignit la Russie au cœur, dans la famille, au foyer.

Ainsi, quel que soit le caractère individuel des tzars, ce terrible gouvernement va sévissant davantage, du moins plus profondément. Alexandre, qui n’avait pas la cruelle sécheresse de Catherine, a plus cruellement atteint la Russie. Mais qu’est-ce que tout cela en présence du tzar qui règne aujourd’hui (1851)?