Personne n’a appliqué la mort sur une si grande échelle, non sur des individus, mais sur des peuples entiers. Les chiffres officiels que donnent les Russes eux-mêmes font reculer d’étonnement. D’énormes destructions d’hommes, que l’épée n’aurait jamais faites, ont été opérées avec l’aide de la nature, je veux dire par les transplantations rapides de populations entières sous des climats meurtriers.

Spectacle sauvage, unique, d’une si vaste action de la mort! Triste destinée de ce globe! La mort violente est-elle donc tellement dans les nécessités de la vie! Il y avait peu d’années que la grande destruction des guerres napoléoniennes s’était arrêtée, lorsqu’ont commencé ces migrations meurtrières plus funestes que des batailles, et qui, en pleine paix, ont éteint des générations entières.

L’empereur, dans son enfance, ne donna nul signe particulier de férocité, nul d’excentricité barbare, comme son frère Constantin. Son biographe, Schnitzler, remarque seulement qu’il avait une disposition ironique, et se plaisait à contrefaire les courtisans du palais. Il fut élevé spécialement, sous l’autorité de sa mère, par une vieille femme de cour, la comtesse de Lieven, qui ne dut pas lui montrer les meilleurs côtés de la nature humaine.

Une influence était très forte sur les princesses de la famille impériale, celle d’un savant respectable, profondément Russe, honnête et désintéressé, l’historien Karamzine. Elles lui avaient donné un logement dans les jardins de Tzarsko-Zélo. Ce bon homme, nourri dans l’Antiquité, qui avait vécu de longues années dans la familiarité des anciens tzars, n’aimait rien, n’admirait rien (après les Iwans) que la Terreur et Robespierre. Il avait été à Paris en 93, et il en avait rapporté une grande satisfaction. Quand il apprit le 9 thermidor, il fondit en larmes. Tout son travail, auprès d’Alexandre, de concert avec les princesses, c’était de l’arrêter dans ses velléités libérales.

A cette influence, vint s’en joindre une autre, forte sur la société russe, celle de M. de Maistre. Grâce à ce grand écrivain, la Russie apprit, comme de la bouche de la France, que le despotisme dont elle s’excusait était justement l’idéal des sociétés humaines. Quoique Alexandre eût un moment éloigné M. de Maistre, son influence alla grandissant, et les Soirées de Saint-Pétersbourg (1822) la portèrent au comble. Sa thèse paradoxale de l’éloge du bourreau, de ce miracle vivant trop méconnu jusque-là, fit une grande impression. Nicolas avait vingt-six ans. Ce livre dut fortifier en lui la tradition de Karamzine.

Contre ces étranges doctrines de l’arbitraire absolu, une force sacrée qui ne meurt jamais, la Loi, la Justice réclamait pourtant. Les essais législatifs de Catherine furent repris par Alexandre. Il chercha dans ses dangers un affermissement dans les lois. Speranski, en 1808, se mit à compiler le droit russe. Mais des hommes, jeunes, énergiques, ne s’en tinrent pas à compiler: ils voulurent que ce droit devînt chose vivante, et qu’il eût une âme. Un jeune homme entrevit l’idée de faire un véritable code russe, dans l’idée de la liberté.

Pestel, c’était son nom, était un homme de génie, pratique, point du tout utopiste. Il ne se faisait pas une Russie imaginaire. Il la prenait comme elle est, communiste, et la laissait telle. Il supposait qu’en fortifiant la commune, en l’affranchissant, en lui faisant appliquer son principe (la terre au travail), on avait l’élément primitif, la molécule originaire de la République; qu’en montant à l’arrondissement (la commune des communes), à la province, au centre enfin, on pouvait de l’élément russe arriver au gouvernement républicain plus aisément qu’au tsarisme tartare ou à l’impérialisme allemand.

Ce jeune homme, alors officier, et qui mourut colonel, fit la campagne de France, et y montra un sentiment exalté d’humanité et de justice. Arrivant à Bar-sur-Aube, et voyant des Bavarois maltraiter les habitants, il ne s’informa pas si ces Allemands étaient alliés des Russes, il fondit sur eux avec ses soldats.

Alexandre, à cette époque, avait donné au monde le spectacle curieux d’un tzar libéral. Les amis de Pestel y furent pris. Ce fut à Alexandre même qu’ils confièrent peu après leurs plans d’amélioration. Ils arrivaient un peu tard; Alexandre appartenait à la mystique Mme de Krudener; ce n’était plus un empereur, c’était un saint. Il avait dépouillé le vieil homme, et, en même temps, tout souvenir des promesses et des espérances qu’il avait données dans le danger. Il les écouta volontiers, s’émut, pleura, et leur dit que, pour ces choses si belles, la société n’était pas mûre.

Voyant qu’il ajournait tout à la céleste Jérusalem, ils parurent dissoudre l’association et la resserrèrent secrètement. Neuf ans durant, ils l’étendirent. Elle était tellement dans l’esprit et les nécessités du temps, qu’elle découvrit trois sociétés semblables qui ne se connaissaient pas. L’une, les Chevaliers (redresseurs d’abus), était russe. Une autre (l’Indépendance) était polonaise. Une troisième embrassait la Russie, la Pologne, tous les pays slaves, sous le nom de Slaves-Unis.